Pas de faits divers, mais une scénariste à bout
On va couper court au mythe tout de suite : Thelma Dickinson et Louise Sawyer n’ont jamais existé. Pas de fugue réelle, pas de canyon, pas de Ford Thunderbird ’66 ayant plongé dans le Grand Canyon sous les flashes des photographes de presse. Thelma & Louise est une œuvre de fiction pure, sortie le 24 mai 1991 aux États-Unis, réalisée par Ridley Scott et produite par MGM avec un budget de 16,5 millions de dollars.
Sauf que derrière la fiction, il y a une femme bien réelle qui a tout mis dans ce scénario. Callie Khouri, première scénariste, inconnue au bataillon en 1989, travaillait à l’époque dans la production de clips vidéo à Hollywood. Elle regardait des femmes se faire objectifier à longueur de journée sur des tournages, encaissait, et rentrait chez elle avec une frustration qui allait finir par exploser sur du papier. Selon ses propres mots, l’intégralité du film lui est « tombée dessus » un soir à 4h du matin, d’un seul coup, devant sa maison. Pas une scène, pas une idée de départ : le film entier, de la première image à la dernière.
Ce genre de révélation nocturne, on aimerait la romantiser. Mais derrière il y avait du concret : une expérience directe du milieu, une amitié forte, Khouri s’est notamment inspirée de sa propre vie et de celle d’une amie proche, et une rage sourde contre la représentation des femmes dans le cinéma de l’époque. Pas une « histoire vraie » au sens faits divers, donc. Plutôt une vérité vécue sublimée en fiction.
Khouri, Ridley et l’Oscar qu’on n’attendait pas
La trajectoire du script vers l’écran relève presque autant du conte que le film lui-même. Khouri écrit le scénario seule, sans formation académique de scénariste, en apprenant le format sur le tas. Elle garde le projet secret, elle dira plus tard qu’elle n’aurait pas survécu aux retours négatifs si elle en avait parlé trop tôt. Le script atterrit entre de bonnes mains via la productrice Amanda Temple, puis Ridley Scott le lit. Et là : choc. Le réalisateur d’Alien, de Blade Runner, d’À bout portant dit oui. Et décide même de le réaliser lui-même alors qu’il n’en était pas question au départ.
Khouri impose une condition qui ne bougera pas d’un millimètre malgré les notes des studios : la fin est non négociable. Pas de compromis, pas d’atterrissage en douceur, pas de repentir de dernière minute. Thelma et Louise foncent dans le vide et c’est comme ça. Les studios ont râlé, ça négocie sévère en coulisses dès qu’on touche à une fin de film, mais Scott a tenu la ligne. Résultat : en 1992, aux 64es Oscars, Callie Khouri empoche le prix du Meilleur scénario original. Premier scénario, premier Oscar. Une entrée en matière qui fait mal aux autres.
Au box-office, le film récolte 45,3 millions de dollars de recettes mondiales pour 16,5 millions de budget, modeste pour un long-métrage MGM de cette envergure, mais suffisant pour en faire un phénomène culturel qui n’a pas eu besoin de performer comme un blockbuster pour marquer l’histoire.
Geena, Susan et Brad : le casting qui a tout changé
Geena Davis en Thelma, Susan Sarandon en Louise. Sur le papier, c’est l’évidence absolue. Dans les faits, ce casting a demandé du travail, et a failli ne pas exister sous cette forme. Ce qui est moins souvent rappelé, c’est que le rôle du petit jeune qui vole la vedette le temps de deux scènes appartient à un certain Brad Pitt, alors quasi inconnu, dont Thelma & Louise constitue le vrai lancement en orbite. Ridley Scott lui a tout appris sur comment occuper un cadre. Brad Pitt lui doit une bonne partie de sa carrière, et il le sait.
Davis et Sarandon forment un duo d’une densité rare, deux femmes qui ne jouent pas l’amitié, qui la vivent. Sarandon a été nommée aux Oscars pour ce rôle, Davis aussi. Les deux actrices sont reparties bredouilles cette nuit-là (c’est naze, mais c’est Hollywood), mais leur alchimie à l’écran est restée intacte 30 ans plus tard : en 2021, pour les 30 ans du film, elles ont rejoué la scène culte du baiser final dans la Thunderbird. Certaines amitiés ne se jouent pas.
Un western féministe déguisé en road movie
C’est là que le film devient vraiment intéressant à décortiquer. Thelma & Louise n’est pas un road movie comme les autres, c’est un western dont les cowboys sont deux femmes, et dont l’ennemi n’est pas un hors-la-loi mais une société entière. Tous les codes du genre sont là : la fuite vers l’horizon, la loi aux trousses, le personnage de l’officier compréhensif mais impuissant (Harvey Keitel, parfait), la liberté comme seul horizon possible. Ridley Scott, qui avait déjà cartographié des espaces désertiques dans Blade Runner, filme Monument Valley et le Grand Canyon comme des personnages à part entière. Le paysage américain comme promesse et comme tombeau.
La thèse du film tient en une réplique : « You get what you settle for », tu récoltes ce avec quoi tu t’es contentée. Ce n’est pas une anecdote, c’est l’épine dorsale du scénario. Thelma et Louise ne fuient pas la justice. Elles fuient une vie entière de compromis acceptés, de violences banalisées, d’existences réduites à ce qu’un mari ou une société a bien voulu leur laisser. La scène du parking, où Louise abat le violeur, n’est pas un accident de scénario. C’est le point de non-retour d’une rage qui s’accumule depuis l’ouverture du film.
D’où la fin. On ne plonge pas dans le vide parce qu’on a perdu. On plonge parce qu’on refuse de revenir en arrière.

1991 : l’Amérique prend ça dans la tronche
La sortie du film en mai 1991 déclenche l’une des polémiques culturelles les plus vives de la décennie. Time Magazine y consacre une couverture. Des éditorialistes, majoritairement masculins, tiens donc, crient à la propagande anti-hommes, à la glorification du crime. Certains voient dans le film une menace directe contre l’ordre social américain (on ne rigole pas). D’autres, du côté féministe, saluent enfin une œuvre qui ne demande pas pardon d’exister.
Ce qui est marquant, rétrospectivement, c’est que la polémique a largement dépassé le film en lui-même. Thelma & Louise est devenu un test de Rorschach national : ce que vous pensiez du film disait exactement ce que vous pensiez des femmes, de leur place, et de leur droit à la colère. Pour les cinéphiles formés aux Cahiers du cinéma, la lecture est plus méta encore : Callie Khouri ne raconte pas seulement deux femmes en fuite. Elle raconte le cinéma américain lui-même, ses héros, ses genres, ses mythologies, vu depuis le mauvais côté du comptoir.
35 ans plus tard : l’affiche de Cannes 2026
Preuve que le film ne vieillit pas, ou plutôt qu’il prend la patine des œuvres qui touchent juste : Geena Davis et Susan Sarandon sont les stars de l’affiche officielle du Festival de Cannes 2026. Trente-cinq ans après la première mondiale dans ce même festival, le 20 mai 1991. Le symbole est tellement gros qu’on croirait à un coup marketing, sauf que personne n’a eu besoin de forcer la main : l’image s’est imposée d’elle-même.
Pendant ce temps, le documentaire Thelma et Louise, un western féministe, sorti en 2025, continue de décortiquer les strates du film pour les nouvelles générations. La partition de Hans Zimmer tourne encore, la Thunderbird ne rouille pas, et Callie Khouri a inventé Thelma et Louise à 4h du matin. Depuis, elles appartiennent à tout le monde, sauf à ceux qui auraient voulu une fin différente.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.


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