
Il y a des retournements qui cherchent l’effet, et d’autres qui cherchent le sens. L’épisode 8 de Wonder Man (Disney+) appartient clairement à la seconde catégorie : il exhume un “méchant” Marvel que beaucoup pensaient rangé au rayon des fausses pistes, et s’en sert non pas pour faire du bruit, mais pour réparer une blessure de narration laissée ouverte depuis des années. Le résultat surprend, précisément parce qu’il refuse la facilité du clin d’œil et préfère la logique intime d’un personnage.
Par honnêteté critique, mieux vaut prévenir : la mécanique dramatique de cet épisode repose sur une révélation et ses conséquences. Je vais donc évoquer des éléments déterminants de l’intrigue, sans m’attarder sur le détail de chaque scène.
Wonder Man avance sur une ligne intéressante : raconter un super-héros en racontant aussi la fabrique d’une image, l’industrie qui la vend, les clauses qui l’étouffent, et le besoin presque enfantin d’être “vu” pour de bon. Ce cadre méta n’est pas un gadget ; c’est le langage même de la série. Le plateau de tournage, le casting, la direction d’acteurs, le spectacle des essais caméra deviennent une seconde narration, parallèle à l’histoire “super-héroïque”.
Dans ce dispositif, Simon Williams (Yahya Abdul-Mateen II) n’est pas seulement un homme doté de capacités hors norme : c’est un acteur en construction, un corps en apprentissage, un visage en quête d’un cadre où exister. La série le filme souvent comme tel : l’être humain avant l’icône, l’élan avant le costume. Et l’épisode 8 pousse cette logique jusqu’à son point de rupture.
L’idée la plus fine, ici, est que la trahison n’est pas traitée comme un simple pivot scénaristique. Elle est travaillée comme un geste de mise en scène : un personnage joue un rôle, ment par nécessité, négocie son propre récit. Trevor Slattery (Ben Kingsley), ami et partenaire de plateau de Simon, se révèle être un informateur pour le Department of Damage Control (DoDC). Dans une série moins attentive, la révélation serait un coup de théâtre destiné à relancer l’action. Ici, elle sert à poser une question plus cruelle : que vaut une amitié quand elle commence par un casting truqué ?
Le montage, très calibré, entretient une tension particulière : celle d’un spectateur qui sait (ou devine) une part du jeu de Trevor, pendant que Simon s’abandonne à une confiance difficilement acquise. Cette dissymétrie dramatique n’est pas nouvelle, mais Wonder Man la rend douloureuse car elle l’ancre dans le langage du tournage : l’un “répète” l’amitié, l’autre la vit.
Le cœur de l’épisode, c’est le retour public de Trevor sous l’identité du Mandarin — ce masque qui avait, à l’époque, divisé les fans et embarrassé une partie du public. On se souvient de la polémique : révéler, dans un film antérieur, que le “grand terroriste” n’était qu’un acteur manipulé, c’était dégonfler un mythe et prendre le risque de frustrer ceux qui attendaient une figure antagoniste “sérieuse”.
Ce que fait l’épisode 8 est plus subtil qu’un simple recyclage : il transforme ce vieux débat en matière dramatique. Trevor n’endosse pas le Mandarin pour redevenir important, ni pour rejouer le scandale. Il l’endosse comme on accepte de porter un costume maudit afin que quelqu’un d’autre puisse respirer. L’idée, presque classique, du sacrifice fonctionne parce qu’elle est écrite à hauteur d’homme : Trevor veut échapper à la prison, oui, mais il comprend aussi que livrer Simon serait le véritable crime.
Le plus beau, c’est que la série ne cherche pas à “réhabiliter” le twist controversé à coups d’explications. Elle le recontextualise par la morale du personnage : Trevor sait qu’il a été une marionnette, et décide pour une fois de choisir, même au prix de son image. Le Mandarin redevient alors ce qu’il aurait toujours dû être dans ce cas précis : non pas un super-vilain, mais un symptôme — celui d’une industrie, d’une manipulation, d’un récit imposé.
Ce qui élève l’épisode, c’est l’orientation du jeu d’acteurs : peu de poses héroïques, peu de grands discours, beaucoup de micro-variations et de regards. Yahya Abdul-Mateen II donne à Simon une nervosité contenue, une colère qui ne sait pas encore où se placer. Quand la trahison éclate, on sent moins une explosion “super-héroïque” qu’un effondrement de confiance — et c’est précisément ce qui rend la montée de puissance inquiétante.
Ben Kingsley, lui, joue la fuite en avant avec une forme de honte active. Trevor n’est pas un stratège : c’est un homme qui improvise avec les moyens du bord, comme un comédien qui tente de sauver une scène quand tout s’écroule. Son énergie reste celle d’un acteur, pas d’un espion. Cette cohérence-là rend la décision finale (se livrer, et redevenir publiquement le Mandarin) paradoxalement crédible.
Il y a une scène très parlante : la colère de Simon laisse ses pouvoirs prendre le dessus, et un plateau du film Wonder Man est ravagé. Sur le papier, c’est du spectacle. À l’écran, c’est un geste symbolique : Simon détruit l’endroit même où il essayait de se construire. Le décor — littéralement — s’écroule sur son désir d’être une version acceptable de lui-même.
Ce passage montre une chose que Marvel réussit par intermittence : faire en sorte qu’une scène d’action conserve un enjeu émotionnel lisible. Ici, ce n’est pas “qui va gagner”, c’est “qui Simon est en train de devenir” si on lui retire la seule relation qui l’ancre. Le rythme de l’épisode accélère, mais reste attaché à cette idée.
Le Department of Damage Control n’est pas traité comme une armée anonyme : c’est une bureaucratie de la menace, une institution qui administre la peur. Classer Simon comme “menace extraordinaire” n’est pas seulement une décision de sécurité ; c’est une décision de récit. On étiquette, on simplifie, on fabrique un monstre exploitable. La série comprend bien que l’antagonisme moderne passe souvent par là : non pas le tyran flamboyant, mais la case à cocher.
Ce choix résonne avec la dimension “industrie” de Wonder Man : le DoDC fonctionne comme un studio cynique, capable de résumer un être complexe à une logline. À cet endroit précis, la série devient presque satirique, sans forcer la note.
Ce qui m’intéresse dans ce retour d’un méchant controversé, c’est la manière dont la série traite l’héritage Marvel comme une matière instable. Elle ne demande pas au spectateur d’applaudir un rappel ; elle lui demande d’observer ce que ce rappel fait aux personnages. En cela, Wonder Man a quelque chose de plus mature que certains exercices de continuité : elle utilise le passé comme une dette morale, pas comme une vitrine.
On pourrait faire un parallèle, dans une autre maison d’édition, avec la façon dont certains arcs tentent de rebrasser des mythologies anciennes pour les relire au présent : à ce titre, cette réflexion sur les “grands récits” et leurs reconfigurations n’est pas sans écho avec des relectures ambitieuses côté comics, comme on peut le voir ici : https://www.nrmagazine.com/dc-offre-a-wonder-woman-sa-propre-declinaison-du-plus-grand-arc-narratif-jamais-vu-chez-les-x-men/.
Ce qui fonctionne le mieux, c’est la clarté émotionnelle : la trahison, la honte, l’envie de réparer, le vertige des pouvoirs qui débordent. Le retour du Mandarin devient un outil dramaturgique, presque une pièce à conviction : Trevor accepte d’être haï pour que Simon ne soit pas capturé. C’est un geste de scénariste qui croit encore au poids d’une action, au-delà du simple rebondissement.
Ce qui peut diviser, en revanche, c’est la dépendance à l’histoire longue du MCU : l’épisode s’apprécie même sans encyclopédie, mais il prend une autre épaisseur si l’on connaît les accidents de parcours, les controverses, les rectifications successives. Certains y verront une réparation élégante ; d’autres, une façon très habile de transformer un ancien détour en destination. Pour ma part, j’y lis un effort rare : celui d’assumer les aspérités plutôt que de faire comme si elles n’avaient jamais existé.
Wonder Man appartient à une tradition où le super-héros est moins un guerrier qu’un acteur malgré lui. On pense à ces récits qui interrogent le costume comme une prison, la célébrité comme un piège, la persona publique comme une fiction qui dévore l’individu. Ici, le masque du Mandarin n’est pas un gadget ; c’est un stigmate. Et c’est justement parce qu’il est lourd qu’il peut, enfin, servir à quelque chose.
Cette question du masque, de la figure imposée, traverse d’ailleurs d’autres mythologies pop contemporaines. Même dans des univers plus “solennels”, la tension entre image publique et identité intime travaille les personnages : l’ombre d’un héros devenu symbole, par exemple, reste un terrain très exploité — on peut s’amuser à observer ces échos dans l’actualité des grandes licences, comme ici : https://www.nrmagazine.com/man-of-steel-2-revelations/.
On parle beaucoup de twist, de controverse, de continuité. Mais l’épisode 8 marche pour une raison plus simple : il croit à la tendresse entre deux hommes abîmés, l’un par ses pouvoirs, l’autre par son passé. La série prend le risque de faire d’une relation amicale le cœur battant d’un récit Marvel, et de traiter la trahison non comme une trappe, mais comme une épreuve de confiance.
Et si cet épisode surprend, c’est peut-être parce qu’il rappelle, mine de rien, que les grands univers partagés ne tiennent pas seulement par leurs menaces cosmiques, mais par des choses très terrestres : un mentor improbable, un plateau de tournage, une chance de jouer un rôle qui ressemble enfin à une vérité. À propos de regards qui fabriquent une mémoire commune, je repense souvent à la manière dont certaines œuvres d’animation ont marqué durablement une génération par la force de leurs images et de leurs émotions ; la liste est vaste, mais on peut s’y replonger ici : https://www.nrmagazine.com/top-100-des-meilleurs-dessins-animes-des-annees-2000/.
Le plus intéressant, c’est la direction prise par Simon après le choc : à mesure que la série avance, il ne s’agit plus seulement de “contrôler” ses capacités, mais de décider s’il a le droit de les assumer au grand jour. La question est presque morale : peut-on vivre en se niant, simplement pour rester en sécurité ?
Ce déplacement fait écho, à sa manière, à d’autres récits populaires où l’identité devient un terrain de négociation permanente, parfois à travers des codes inattendus. Même certaines scènes musicales contemporaines parlent de cette lutte entre image, appartenance et vérité personnelle ; pour qui s’intéresse aux récits d’ascension et de persona, ce détour est éclairant : https://www.nrmagazine.com/meilleurs-rappeurs-francais/.
Dans le sillage du sacrifice de Trevor, l’épisode ouvre une piste plus touchante qu’il n’y paraît : Simon peut-il devenir quelqu’un qui sauve, non pas parce que c’est écrit dans un destin héroïque, mais parce qu’il a enfin une raison intime d’y croire ? Cette série joue alors sa carte la plus rare : faire de la réparation un acte de mise en scène, un changement de cadre intérieur. Et ce cadre, comme souvent, renvoie à ceux qui nous ont appris à regarder. Pour certains, cette transmission passe par le cinéma, pour d’autres par des figures familiales qui nous ont donné le goût des histoires ; difficile de ne pas penser à ce que signifie “honorer” celles et ceux qui nous ont construit : https://www.nrmagazine.com/fete-des-meres-textes-inspirants-et-conseils-pour-honorer-les-mamans/.
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.