
Il y a des œuvres qui survivent moins par le suspense que par la fréquence familière de leurs voix, par la précision d’un rituel. Downton Abbey appartient à cette catégorie rare : on y revient comme on pousserait la porte d’une maison connue, avec l’envie de retrouver une manière de vivre, de parler, de se tenir — et, bien sûr, une manière de filmer l’Histoire à hauteur d’humains. La bonne nouvelle, pour celles et ceux qui avaient laissé les films de côté, c’est que le long métrage de 2022, Downton Abbey : Une nouvelle ère, arrive sur Netflix le 24 décembre, rejoignant le film de 2019 déjà disponible sur la plateforme.
Cette arrivée a quelque chose de logique : le streaming est, paradoxalement, l’écrin idéal pour une saga qui a toujours cultivé l’intimité, l’attention au détail, et une relation presque domestique avec son public. Là où la salle exalte l’événement, Netflix réactive la continuité : l’expérience d’un récit-feuilleton, même lorsqu’il se donne désormais au format cinéma.
Après six saisons et un attachement bâti épisode après épisode, le film de 2019 avait une mission délicate : prolonger l’univers sans le figer dans la nostalgie. Il reprenait l’histoire là où la série s’arrêtait, en assumant un principe simple — offrir aux personnages un nouveau protocole social à traverser, et au spectateur le plaisir de retrouver une mécanique dramatique bien huilée.
Une nouvelle ère (réalisé par Simon Curtis) ne change pas radicalement la recette, mais cherche un autre carburant : non pas seulement un grand événement mondain, mais une réflexion sur la mise en scène elle-même. C’est une suite qui regarde davantage le cinéma en train de se faire, et qui fait de Downton un plateau — un choc de mondes qui a valeur de commentaire sur l’époque.
Le film bâtit son mouvement sur deux lignes narratives. D’un côté, les Crawley et leur personnel voient débarquer une équipe de tournage venue utiliser l’abbaye pour un film muet. De l’autre, une partie de la famille s’échappe vers le sud de la France, dans une villa baignée de soleil, pour éclaircir un mystère lié au passé de la douairière. Cette structure en diptyque n’est pas qu’un confort de récit : elle permet de juxtaposer deux imaginaires.
À Downton, l’atmosphère est celle d’un temps qui se modernise à marche forcée. Le plateau impose ses contraintes, ses caprices, son glamour parfois agressif. En France, le film respire autrement : l’espace s’ouvre, la lumière change, et l’enjeu devient plus intérieur, presque romanesque, avec cette question sous-jacente — que reste-t-il à découvrir chez des personnages que l’on croit connaître depuis si longtemps ?
Le choix d’un tournage de film muet n’est pas anodin. Il agit comme une métaphore douce : le monde bascule, les manières anciennes se heurtent à de nouveaux langages, et la maison aristocratique devient un décor au sens littéral. Ce qui était jadis un espace vécu se transforme en image produite, éclairée, cadrée. Le scénario, écrit une fois encore par Julian Fellowes, s’amuse de cette mise en abyme sans en faire un manifeste : l’idée n’est pas de théoriser, mais de laisser les personnages réagir, s’ajuster, résister ou s’enthousiasmer.
En tant que cinéphile, je trouve cette couche méta intéressante précisément parce qu’elle reste à hauteur de récit. Une nouvelle ère observe les frottements : l’industrie du spectacle face aux codes de la maison ; la performance face à la fonction sociale ; le mensonge professionnel (jouer, séduire, vendre une image) face à la vérité des liens, souvent plus ambivalents qu’ils n’en ont l’air.
On peut aimer ou non ce type de cinéma, mais il faut reconnaître à la franchise une qualité constante : sa capacité à faire exister le drame dans la circulation de la parole. Chez Downton Abbey, l’action n’est pas seulement ce qui arrive ; c’est ce qui se dit, ce qui se tait, ce qui se formule à demi. Simon Curtis filme cela avec une efficacité classique : cadres nets, lisibilité des situations, découpage qui privilégie la clarté.
Cette approche a ses vertus et ses limites. Vertus, parce qu’elle rend l’univers immédiatement habitable : on comprend où l’on est, qui parle, ce qui se joue. Limites, parce que le film ne cherche pas vraiment la surprise formelle. Il préfère la stabilité à l’audace, la nuance au heurt. Dans un paysage saturé d’effets et d’accélérations, cette retenue peut apparaître comme une force — ou comme un confort un peu trop bien repassé, selon l’attente du spectateur.
Le plaisir de Une nouvelle ère tient beaucoup à son ensemble d’acteurs, familiers et solidement installés : Hugh Bonneville, Michelle Dockery, Elizabeth McGovern, Jim Carter, Maggie Smith, mais aussi Imelda Staunton et Penelope Wilton. Ce qui frappe, c’est la manière dont chacun joue une variation autour d’un personnage déjà connu — sans trahir l’essence, mais sans répéter mécaniquement.
Le film repose sur cet équilibre délicat : offrir des “moments” attendus (des échanges piquants, des regards, un sens aigu de la repartie) tout en glissant des micro-déplacements. La franchise excelle dans l’art de faire croire que tout demeure identique alors que tout, lentement, se réorganise — un art plus proche du roman que du blockbuster.
Lors de sa sortie, Une nouvelle ère a été globalement bien accueillie par le public attaché à la série, même si sa performance au box-office a été plus modeste que celle du film de 2019 : environ 93 millions de dollars de recettes mondiales, contre près de 200 millions pour le précédent. Ce chiffre dit quelque chose d’important : une partie du public naturel n’a pas fait le déplacement en salle, et le film semble presque destiné à une seconde vie en streaming, là où l’on consomme volontiers ce type de récit en continuité, voire en “double séance”.
Et il y a une autre donnée de contexte : la franchise a depuis proposé un troisième film, pensé comme un point final, après une quinzaine d’années d’existence (série et films confondus). Ce recul rend Une nouvelle ère particulièrement intéressant : il n’est pas seulement un prolongement, mais un moment-charnière, un film qui thématise la transition — entre un monde ancien et un monde d’images, entre un récit de maison et un récit de spectacle.
Ce que je trouve le plus réussi, c’est la manière dont le film transforme Downton en lieu de friction, sans jamais oublier que le cœur de la saga reste l’observation des relations : la hiérarchie, l’affection, les négociations silencieuses, l’humour comme politesse de survie. La partie “tournage” apporte une énergie plaisante : des étrangers entrent dans le cadre et obligent l’univers à se regarder autrement.
À l’inverse, ceux qui attendent un véritable déplacement de la formule pourront rester sur leur faim. Le film demeure fidèle à une grammaire très classique, et il ménage son public — parfois au point de lisser les tensions. En clair : on n’est pas dans le renversement, mais dans l’ajustement. Et c’est peut-être là que réside, aussi, son identité : Downton Abbey n’a jamais été un laboratoire, plutôt un art de la continuité, de la modulation, du détail signifiant.
L’idée la plus stimulante, au fond, est celle-ci : la modernité ne surgit pas seulement par des réformes, des mœurs, des conflits de classe ; elle arrive par le regard, par la fabrication d’images. Quand une équipe de cinéma prend possession de Downton, la demeure devient un objet de représentation, un patrimoine transformé en décor, en marchandise culturelle, en fantasme. Le film effleure cette dimension avec tact, sans lourdeur démonstrative.
Cette question, plus large, traverse toute l’histoire du cinéma : comment le médium capture une époque, comment il la transforme, comment il la vend, parfois en l’embaumant. Cela me rappelle à quel point certaines filmographies savent être de grands passeurs d’Histoire tout en restant populaires — on peut d’ailleurs explorer, en parallèle, des angles très différents sur le cinéma historique et ses dispositifs, par exemple à travers ce dossier sur des films moins connus de Ridley Scott : https://www.nrmagazine.com/films-meconnus-ridley-scott/.
L’arrivée de Une nouvelle ère sur Netflix le 24 décembre permet un visionnage en continuité avec le film de 2019. Et, très concrètement, c’est peut-être là la meilleure façon de le voir : en laissant la franchise déployer son tempo, ses rappels, ses échos d’un film à l’autre. Le streaming redonne au long métrage son statut de “chapitre”, ce qu’il est au fond — un chapitre plus ample, plus lumineux, mais inscrit dans une même respiration.
Pour prolonger ces réflexions sur la manière dont le cinéma fabrique des récits et des mythologies, je garde aussi sous la main quelques lectures qui, sans rapport direct avec Downton, nourrissent un regard de cinéphile sur la narration et la mise en scène : https://www.nrmagazine.com/?p=22305, https://www.nrmagazine.com/?p=14765, https://www.nrmagazine.com/gladiator-2-scene-supprimee/, et https://www.nrmagazine.com/?p=22766.
Ce qui me touche dans Downton Abbey : Une nouvelle ère, ce n’est pas une révolution narrative, mais la manière dont le film met en scène un seuil : un endroit où l’on comprend que quelque chose finit, même si personne ne le dit frontalement ; un endroit où les personnages apprennent à cohabiter avec une époque qui accélère. Le cinéma, dans le film, n’est pas seulement un divertissement : c’est un signe, une force qui recompose la société en redéfinissant ce qui mérite d’être vu, et comment.
Reste une question, ouverte, au moment où le film arrive en streaming : que cherche-t-on en y retournant — la chaleur d’un monde cohérent, ou la possibilité, plus rare, d’observer comment un récit populaire négocie la fin d’un certain ordre, sans bruit, à coups de détails, de cadres et de silences soigneusement entretenus ?
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.