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    Nrmagazine » Tonia Mishiali, l’exil et les femmes debout
    Blog Entertainment 6 juillet 20265 Minutes de Lecture

    Tonia Mishiali, l’exil et les femmes debout

    Avec The Lion at My Back, la cinéaste chypriote transforme l’immigration en bras de fer intime et politique
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    Avec The Lion at My Back, Tonia Mishiali ne fait pas dans le folklore migratoire ni dans la carte postale sociale. La cinéaste chypriote préfère le terrain glissant des rapports de force, là où l’exil, le patriarcat et la solidarité féminine se frottent sans ménagement.

    Le film, présenté dans la compétition Crystal Globe du festival de Karlovy Vary, s’inscrit dans une tradition européenne qui aime regarder les frontières comme des lignes de fracture morale autant que géographiques. Depuis des années, les grands rendez-vous de l’été festivalier servent de laboratoire à ce cinéma-là : des récits modestes en apparence, mais qui cherchent à dire quelque chose de plus vaste sur les corps déplacés, les hiérarchies sociales et la manière dont les femmes se débrouillent dans un monde qui leur laisse rarement la main libre. On n’est pas du côté du grand spectacle, évidemment, mais du côté des secousses intimes qui finissent par faire politique. Et c’est souvent là que le cinéma a encore des dents.

    Le point de départ est simple, presque trompeusement simple : la relation qui se noue entre Mariama, immigrée sénégalaise incarnée par Sokhna Diallo, et Stella, interprétée par Elena Kallinikou. Sauf que Mishiali ne traite pas cette rencontre comme un joli duo de cinéma social à la sauce festival. Elle y voit un espace de négociation, de dépendance, de méfiance, puis de possible alliance. Autrement dit, un terrain bien plus intéressant qu’un discours bien propre sur l’accueil ou la compassion. Le film ne demande pas si l’on doit aider, il demande qui tient réellement le pouvoir.

    Pas de sucre, pas de sirop : l’exil au scalpel

    En réalité, ce qui frappe dans l’angle de The Lion at My Back, c’est sa manière de refuser l’édulcoration. L’immigration n’y sert pas de décor à une leçon de morale, mais de révélateur de dominations imbriquées. On imagine sans peine le genre de piège que Mishiali évite : faire de Mariama une figure de victime pure, ou de Stella une bonne âme de service. Ce serait trop simple, trop confortable, et franchement un peu paresseux. Ici, la cinéaste semble préférer les zones grises, les gestes ambigus, les solidarités qui se construisent à l’arraché. Bref, le film ne caresse personne dans le sens du poil.

    Cette façon de filmer les femmes dans un système qui les écrase n’a rien d’anodin dans le cinéma européen contemporain. Depuis les années 2010, de nombreux auteurs et autrices ont déplacé le regard du grand drame institutionnel vers les micro-violences du quotidien : travail précaire, dépendance économique, assignation sociale, violence domestique ou symbolique. Mishiali s’inscrit dans cette veine, mais avec une promesse plus rugueuse encore : celle de relier l’expérience migratoire à la question du patriarcat, non pas comme deux thèmes juxtaposés, mais comme deux mâchoires du même piège. Là, on commence à toucher quelque chose de sérieux.

    Deux femmes, un monde qui serre la vis

    Le cœur du film semble tenir dans cette relation entre Mariama et Stella, et c’est là que Tonia Mishiali peut faire très mal, au bon sens du terme. Quand un récit repose sur un duo féminin, on a souvent droit à la mécanique attendue : la rencontre, l’entraide, la rédemption, le petit rayon de soleil final. Ici, la cinéaste paraît vouloir autre chose, quelque chose de plus nerveux, plus instable, plus humain aussi. Une alliance ne vaut rien si elle n’a pas traversé la suspicion. Une sororité ne pèse que si elle se construit contre un ordre qui voudrait garder les femmes isolées. Sinon, c’est juste du vernis, et le vernis, ça saute vite.

    Le choix de Karlovy Vary n’est pas anodin non plus. Le festival tchèque a longtemps servi de refuge chic aux films qui préfèrent la friction au clinquant, le trouble au slogan. Dans cette compétition Crystal Globe, The Lion at My Back arrive donc avec la promesse d’un cinéma d’observation, mais pas d’ascenseur social pour spectateurs paresseux. On y vient pour voir comment un récit peut faire tenir ensemble l’intime, le politique et le social sans se dissoudre dans le prêchi-prêcha. Et si Mishiali tient sa ligne, elle pourrait bien signer un film de résistance plus qu’un simple drame à sujet. Ce qui, entre nous, est quand même plus costaud.

    Le lion derrière l’épaule

    Le titre lui-même mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il a quelque chose de menaçant et de symbolique à la fois. Un lion dans le dos, ce n’est pas seulement une image de danger : c’est aussi la présence d’une force qu’on ne voit pas toujours venir, mais qui vous suit, vous pousse, vous traque. Dans un film sur l’exil et la domination masculine, cette idée fonctionne comme une petite bombe métaphorique. Le passé, la peur, la violence sociale, les rapports de classe et de genre : tout ça rôde derrière les personnages, même quand ils essaient d’avancer. Le vrai monstre, ici, n’a pas besoin de rugir pour faire du bruit.

    Reste à voir comment Mishiali orchestre cette matière. Mais sur le papier, le projet a ce qu’il faut pour échapper au film à thèse trop sage : un duo d’actrices, un contexte migratoire précis, une lecture politique nette et un festival qui aime les œuvres où les plaies restent visibles. On peut toujours rêver d’un cinéma qui résout tout proprement ; celui-là, visiblement, préfère gratter là où ça démange. Et tant mieux. Parce qu’à force de vouloir rassurer tout le monde, on finit souvent par ne déranger personne. Or un film qui ne dérange pas un peu, à quoi bon ?

    nrmagazine
    Vincent Bazire

    Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.

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