Tim Fehlbaum n’a visiblement pas l’intention de rentrer sagement au bercail. Après le choc tendu de September 5, le cinéaste suisse travaille déjà sur un nouveau film historique situé à Berlin, pendant que tout un pan du cinéma helvétique s’essaie à l’anglais pour exister au-delà des frontières. Oui, la langue de Shakespeare est devenue le ticket d’entrée d’une petite révolution très sérieuse.
Le mouvement n’a rien d’anecdotique. Depuis quelques années, plusieurs films suisses qui ont percé en festival ou attiré l’attention des acheteurs internationaux ont choisi l’anglais, en tout ou partie, comme outil de circulation. On pense à Frank & Louis de Petra Volpe, récompensé à Locarno, à Memory of Princess Mumbi de Damien Hauser, à Butterfly Stroke de Denis Rabaglia, et donc au cas Fehlbaum, qui a déjà montré avec September 5 qu’un auteur venu d’un cinéma dit “petit” pouvait viser grand sans se déguiser en clone de studio hollywoodien. Le sujet est simple, mais pas gentil : dans un marché mondial où l’anglais reste la monnaie forte, les cinéastes suisses doivent-ils passer par cette case pour rester visibles ? La réponse, pour l’instant, ressemble à un grand oui un peu grinçant. Le cinéma suisse ne se contente plus de parler à voix basse dans sa langue, il tente maintenant d’entrer dans la pièce d’à côté.
Et Fehlbaum, lui, avance en funambule : faire un film historique à Berlin, en anglais, sans perdre son nerf ni son identité, voilà le vrai numéro de corde raide.
Berlin, décor de prestige ou terrain miné ?
À ce stade, le choix de Berlin n’a rien d’un simple décor carte postale. La ville porte une charge historique et politique qui, au cinéma, peut vite tourner au piège à symboles si on la filme comme une vitrine de musée. Fehlbaum n’est pas du genre à empiler les signifiants pour faire joli : avec Hell puis Tides, il a déjà prouvé qu’il savait travailler des mondes en tension, des espaces fermés, des atmosphères de fin du monde ou de crise latente. Son cinéma aime les systèmes qui craquent, pas les reconstitutions qui se pavanaient en costume trois-pièces. Berlin, dans cette logique, peut devenir un théâtre de fractures plutôt qu’un simple décor patrimonial. Et c’est là que ça devient intéressant, parce qu’un film historique, chez un tel réalisateur, n’a aucune raison d’être un musée en mouvement. S’il réussit son coup, on n’aura pas une leçon d’histoire, mais une machine à pression.
La question de l’anglais, elle, mérite qu’on s’y arrête sans faire semblant d’être naïf. Dans le cinéma européen, tourner en anglais sert souvent à élargir le marché, à séduire les festivals, les vendeurs internationaux, les plateformes, bref tout l’écosystème qui décide si un film existe au-delà de sa première semaine d’exploitation. C’est une stratégie vieille comme le cinéma transfrontalier, mais elle prend aujourd’hui une ampleur particulière. Les productions suisses, avec leurs budgets souvent modestes face aux mastodontes américains ou britanniques, jouent une partie serrée : il faut attirer des financements, rassurer les coproducteurs, et garder une singularité artistique. Pas simple. Pas du tout, même. L’anglais n’est pas un reniement automatique ; c’est souvent un passeport, et parfois un costume un peu trop grand.

La Suisse en version exportée, ou l’art de ne pas se faire manger tout cru
Le cas de Tim Fehlbaum est d’autant plus parlant qu’il arrive après September 5, film qui a confirmé sa capacité à tenir un récit de tension quasi documentaire avec une précision de chirurgien. Ce genre de réussite change la donne : soudain, le réalisateur n’est plus seulement un espoir helvétique, il devient un nom que l’on peut vendre comme auteur international. Et quand un cinéaste passe ce cap, les projets suivants se retrouvent scrutés autrement. Le film historique berlinois ne sera pas seulement jugé sur sa mise en scène ou son casting, mais sur sa capacité à transformer une origine nationale en force de frappe mondiale. C’est là que la rédaction commence à sourire jaune : on demande à un auteur d’être singulier, puis on l’encourage à parler la langue du marché pour survivre. Drôle d’époque, non ?
Ce qui se joue dépasse largement le seul cas Fehlbaum. Le cinéma suisse, longtemps associé à une production discrète, parfois très locale, se cherche une nouvelle grammaire d’exportation. L’anglais devient un outil, mais aussi un symptôme : celui d’un pays cinématographique qui refuse de rester cantonné à la niche. Cela peut produire des films plus ambitieux, plus lisibles, plus circulables. Cela peut aussi fabriquer des œuvres lisses, calibrées pour ne fâcher personne. Toute la différence se fera dans la mise en scène, dans la façon de faire vibrer la langue sans la laisser avaler le film. Le vrai enjeu n’est pas de parler anglais, mais de ne pas parler comme un algorithme.
Fehlbaum, ou le chic de rester dangereux
Ce qui rend le dossier intéressant, c’est que Tim Fehlbaum n’a rien d’un opportuniste en costume de festival. Son cinéma a toujours travaillé la menace, l’isolement, la fragilité des systèmes humains. Même lorsqu’il change d’échelle, il garde cette sensation de monde prêt à basculer. C’est précisément ce qui peut sauver un film historique berlinois du piège du prestige : si la reconstitution sert à faire sentir la pression d’une époque, et pas à exhiber des décors, alors on tient peut-être quelque chose. Sinon, on aura un bel emballage et un cœur en carton. L’équipe de la rédaction, elle, préfère nettement quand un film historique a des dents.
Reste que ce basculement vers des projets en anglais dit aussi quelque chose de l’état du cinéma européen en 2026 : pour exister dans le grand bain, il faut parfois accepter de changer de langue, de rythme, de format, voire de cible. Ce n’est pas forcément une capitulation. C’est parfois la seule manière de ne pas finir en note de bas de page. Et si Fehlbaum parvient à faire de Berlin un terrain de jeu nerveux plutôt qu’un mausolée, alors on aura peut-être un film qui prouve qu’on peut viser l’international sans se dissoudre dedans. Le plus dur, au fond, n’est pas de passer le flambeau : c’est de ne pas le laisser tomber dans la Seine.
On attend donc le prochain mouvement de ce cinéaste qui aime manifestement les zones de friction. À ce niveau, le film n’est pas encore sorti qu’il a déjà une bonne raison d’exister : rappeler que l’anglais, au cinéma, n’est ni une trahison ni une solution miracle. Juste un outil. Et comme toujours, tout dépend de la main qui le tient.
Bande-annonce VF de 5 septembre
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




