Bowser amoureux, Luigi prisonnier : le scénario renversé
Dans les jeux, la mécanique narrative est simple, presque pavlovienne : Bowser enlève Peach, Mario la sauve. C’est l’ossature de presque tous les opus principaux, de Super Mario Bros. sur NES jusqu’à Super Mario Odyssey sur Switch. Le film a décidé de casser cette boucle.
C’est Luigi qui est capturé par Bowser, pas Peach. Et c’est cette inversion qui change tout. Mario ne court plus sauver une princesse qu’il a croisée deux ou trois fois entre deux châteaux : il court retrouver son frère. Le lien émotionnel est plus crédible, plus universel. Ce choix avait été défendu par les scénaristes Matthew Fogel et Jeff Ranjo, qui voulaient que l’histoire soit d’abord celle de deux frères.
Quant à Bowser, le film lui offre une psychologie inédite. Loin du seigneur de guerre monolithique des jeux, Jack Black lui prête une vulnérabilité presque comique : celle d’un tyran totalement, obsessionnellement amoureux de Peach. Sa chanson « Peaches », interprétée au piano dans son château, n’a strictement aucun équivalent dans le moindre jeu de la franchise. C’est un Bowser qu’on n’avait jamais vu, et que des millions de spectateurs ont adoré.

Peach n’est plus la demoiselle en détresse
C’est peut-être la transformation la plus significative du film. Dans les jeux vidéo, Peach est longtemps restée une fonction scénaristique plus qu’un personnage à part entière : on l’enlève, on la retrouve, elle offre un gâteau. Même ses apparitions en tant que personnage jouable, dans Super Mario Bros. 2 ou Super Princess Peach, demeuraient marginales dans le canon principal.
Le film change radicalement la donne. Peach (doublée par Anya Taylor-Joy) dirige le Royaume Champignon, entraîne Mario au combat, chevauche une moto sur Rainbow Road et déclenche elle-même l’explosion finale. C’est elle qui, dans les faits, donne à Mario les outils pour gagner. Cette réécriture n’est pas anodine : selon une étude du NPD Group publiée en 2023, les femmes représentent 48 % des joueurs aux États-Unis. Continuer à proposer un modèle féminin aussi passif en 2023 aurait été difficile à défendre.
Dans les jeux, cette évolution est encore balbutiante. Princess Peach : Showtime!, sorti sur Switch en 2024, lui a enfin offert un rôle central. Mais le film est arrivé avant, posant un nouveau standard que la franchise vidéoludique commence seulement à rattraper. Les fans qui veulent retrouver l’esprit originel des jeux Nintendo peuvent se replonger dans notre sélection des meilleurs jeux Nintendo Switch, où la princesse en rose occupe encore souvent le second plan.
Les power-ups : même nom, règles différentes
Les fans les plus attentifs l’ont repéré immédiatement : les power-ups ne fonctionnent pas tout à fait comme dans les jeux. Le champignon rouge, par exemple. Depuis le NES original, la logique est rodée : Mario commence petit, le champignon le fait passer à sa taille normale. S’il est touché dans sa grande forme, il rétrécit. S’il est touché dans sa petite forme, il meurt. Simple, mécanique, redoutable.
Dans le film, le champignon donne directement de la puissance à Mario plutôt que de simplement le « normaliser ». Et lorsqu’il est touché sous l’effet du Mini Champignon, il ne meurt pas : il retrouve sa forme normale. Cette adaptation visait l’accessibilité du grand public, mais elle modifie subtilement une logique que les joueurs ont intégrée depuis des décennies.
La Super Étoile représente le cas le plus frappant. Dans les jeux, c’est un power-up parmi d’autres : pratique, temporaire, commun. On en trouve dans presque chaque niveau de Super Mario Bros. sur NES. Dans le film, elle est traitée comme un artefact sacré, capable de donner à Bowser le pouvoir de tout conquérir. Il n’en existe qu’une seule. Son enjeu dramatique est sans commune mesure avec sa fonction originelle. Cette décision narrative fonctionne à l’écran, mais elle transforme un objet banal en macguffin hollywoodien.
Une galaxie de personnages absents
Le film a réussi à caser un nombre impressionnant de références : Toad, les Koopas, les Boos, les Dry Bones, Kamek, les Bullet Bills géants. Mais certaines absences pèsent lourd pour les fans de la première heure.
Yoshi apparaît furtivement dans une scène de groupe et dans un plan post-générique, mais n’a aucun rôle dans l’histoire. C’est presque cruel pour le compagnon de route de Mario depuis Super Mario World en 1990. Les créateurs ont clairement réservé le dinosaure vert pour une prochaine aventure.
Plus douloureux encore : Waluigi, Wario et la princesse Daisy sont totalement absents. Trois personnages pourtant emblématiques, présents dans des dizaines de jeux depuis les années 1990. Leur exclusion n’est sans doute pas définitive, mais elle a clairement frustré une partie du fandom qui espérait les voir à l’écran.

Donkey Kong : une filiation revue et corrigée
Petit détail, grande conséquence pour les puristes. Dans les jeux, Donkey Kong est le petit-fils de Cranky Kong, le vieux gorille irascible qui sert de mentor dans la franchise Donkey Kong Country. Cette généalogie est établie depuis les années 1990 et fait partie du canon Nintendo officiel.
Dans le film, DK est présenté comme le fils direct de Cranky Kong. Un changement en apparence mineur, mais qui modifie la chronologie interne de l’univers. Pour les joueurs qui ont grandi sur Donkey Kong Country sur Super Nintendo, c’est une petite alarme. Ce genre d’ajustement révèle la position délicate du film : séduire les nouveaux spectateurs sans aliéner les fans historiques. En pratique, ces deux objectifs se contredisent régulièrement.
Brooklyn, les frères, et une origin story absente des jeux
Les jeux Mario n’ont jamais vraiment expliqué d’où viennent Mario et Luigi. Ce sont deux plombiers moustachus qui sautent sur des champignons et sauvent des princesses. Leur passé ne nous a jamais été montré, et c’est très bien ainsi. Le mystère fait partie du charme.
Le film, lui, a besoin de raconter une histoire. Il construit donc une origin story complète : Brooklyn, une famille italo-américaine critique, une entreprise de plomberie qui débute dans la galère. Mario et Luigi ont un père, des frères, un appartement. Ils tournent des publicités. Cet ancrage réaliste crée de l’empathie chez le spectateur, mais s’éloigne considérablement de la tabula rasa des jeux vidéo. Dans Super Mario Odyssey ou Super Mario Galaxy, l’idée même qu’on s’interroge sur la famille de Mario n’effleure personne.
Les accents suivent la même logique. Dans les jeux, Mario parle avec un accent italien exubérant depuis les années 1990 : « It’s-a me, Mario ! » est une phrase qui a traversé les générations. Dans le film, Chris Pratt lui donne un accent de Brooklyn naturel, sans fioritures. L’accent italien n’apparaît que dans la publicité de leur entreprise, utilisé comme un gimmick commercial. Ce choix a divisé les fans, mais il n’est pas sans précédent : le dessin animé The Super Mario Bros. Super Show! de 1989 utilisait déjà les accents de Brooklyn pour les deux frères.
Rainbow Road et Mario Kart : la séquence qui a fait hurler de joie
Si le film a changé beaucoup de choses, il en a également magnifié d’autres. La séquence de Rainbow Road est unanimement citée comme l’un des meilleurs moments du long métrage. Cette course folle, avec ses couleurs saturées, ses virages impossibles et ses karts customisés, est une déclaration d’amour directe à Mario Kart. Pour qui a grandi sur les meilleurs jeux de la Wii, dont Mario Kart Wii reste l’un des piliers, la scène procure un frisson de reconnaissance immédiat.
Mais même là, des différences existent. Dans les jeux, Rainbow Road est un circuit précis avec des règles établies. Dans le film, elle devient un théâtre d’affrontement militaire entre l’armée de Bowser et le convoi de Peach et Mario. Le côté compétitif et ludique s’efface au profit d’une scène d’action pure. Peach arrive sur une moto : les motos ont été introduites dans Mario Kart à partir de la version Wii, ce qui constitue un clin d’oeil parfaitement intégré pour les connaisseurs.
Cette séquence illustre la philosophie du film : utiliser les éléments iconiques des jeux comme décor et matière visuelle, mais les plier aux nécessités du récit cinématographique. Ce n’est plus la même expérience. C’en est une autre, distincte et cohérente par elle-même.
Un univers cinématographique autonome, pas une adaptation au sens strict
Au fond, le débat « film vs jeux » pose une question plus profonde : qu’est-ce qu’une adaptation fidèle pour une franchise où la cohérence narrative n’a jamais été la priorité ? Mario a eu des dizaines d’incarnations, des personnalités contradictoires selon les médias, des lores incompatibles selon les titres. Il a été plombier, médecin, joueur de tennis, pilote de karting et astronaute, souvent sans explication.
Nintendo et Illumination ont pris une décision pragmatique : construire un univers cinématographique cohérent en lui-même, distinct du canon des jeux vidéo. Les différences ne sont pas des erreurs. Ce sont des fondations. Et à l’heure où Super Mario Galaxy, le film pousse encore plus loin cette logique avec un univers cosmique inédit, la question n’est plus de savoir si le film respecte les jeux. La question est de savoir jusqu’où cet univers peut aller par lui-même.
Le premier film avait généré 7,3 millions d’entrées en France, selon Box Office Pro. Un chiffre qui rappelle que la franchise dépasse depuis longtemps les seuls fans de Nintendo. Pour mesurer l’écart avec la précédente tentative cinématographique, la fiche du film Super Mario Bros de 1993 rappelle à quel point cette adaptation-là avait pris des libertés bien plus radicales encore, en transformant le Royaume Champignon en dystopie cyberpunk.
L’article en 30 secondes
Le film remplace Peach par Luigi comme personnage capturé, recentrant l’histoire sur la fraternité plutôt que sur le schéma classique de la princesse à sauver, absent de toute la franchise principale
Peach passe d’otage passive à guerrière active entraînant Mario, une évolution que les jeux ont commencé à rattraper seulement avec Princess Peach : Showtime! en 2024
La Super Étoile, les power-ups, la généalogie de DK et l’origin story de Mario sont tous réinterprétés pour construire un univers cinématographique autonome, délibérément distinct du canon vidéoludique Nintendo
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



