Capcom ressort Street Fighter du placard, et cette fois l’adaptation live semble avoir compris un truc simple : un bon film de baston ne se contente pas de distribuer des gnons, il doit aussi savoir pourquoi ses personnages se battent. Après des années à voir le jeu vidéo servir de carburant à des blockbusters bancals ou à des curiosités honteusement mal calibrées, le projet de Kitao Sakurai arrive avec une promesse assez rare pour être signalée : du spectacle, oui, mais avec un peu de chair autour des poings.
Pour situer le terrain, Street Fighter reste l’une des franchises les plus bankables du jeu vidéo de combat, née chez Capcom en 1987 avant d’exploser avec Street Fighter II en 1991, ce monstre à pièces qui a colonisé les salles d’arcade, les consoles et la mémoire collective. Hollywood, évidemment, a toujours voulu sa part du gâteau. En 1994, Steven E. de Souza signe Street Fighter avec Jean-Claude Van Damme, Raul Julia et Ming-Na Wen : un film longtemps moqué, parfois à raison, mais qui a fini par gagner un statut de culte de la meilleure espèce, celui des objets un peu déglingués qu’on défend encore au comptoir. Plus tard, Street Fighter: The Legend of Chun-Li (2009) s’est pris les pieds dans le tapis, pendant que Mortal Kombat alternait ses propres hauts et bas, jusqu’au reboot de 2021, plus appliqué que génial. Bref, le genre a souvent confondu fidélité et inertie, fan service et cinéma. Et là, Sakurai semble vouloir faire autre chose qu’un simple défilé de costumes.
Le vrai sujet, c’est moins de savoir si Street Fighter sera “fidèle” que de voir s’il comprend enfin que l’adaptation d’un jeu de combat doit transformer la mécanique en drame, pas juste en vitrine.
Des coups, des cœurs et des dégâts collatéraux
Le trailer met en avant Ken Masters, incarné par Noah Centineo, et Ryu, joué par Andrew Koji, comme deux types cabossés qui ont perdu le goût du combat avant de le retrouver. C’est malin, parce que ça déplace le centre de gravité du récit : on ne regarde plus seulement des avatars faire des hadoukens, on observe deux types en panne de sens essayer de se remettre debout. Ce n’est pas révolutionnaire, mais c’est déjà plus stimulant que la simple collection de poses iconiques. Chun-Li, interprétée par Callina Liang, semble jouer le rôle de catalyseur, pendant que le casting déroule la galerie attendue des gros bras et des figures mythiques : Jason Momoa en Blanka, Cody Rhodes en Guile, Curtis “50 Cent” Jackson en Balrog, David Dastmalchian en M. Bison. Sur le papier, ça sent le grand n’importe quoi. Dans le bon sens, si le film tient la route.
Ce qui intrigue, c’est la manière dont Sakurai arrive là. Le bonhomme vient de la comédie caméra cachée avec Bad Trip (2021), film de chaos contrôlé où Eric André et Lil Rel Howery se prenaient des humiliations en série dans un dispositif très écrit sous son faux air de bordel. Passer de cette énergie-là à un long métrage d’action studio, c’est un saut périlleux. Mais un saut logique aussi : la comédie et le film de combat partagent la même obsession du timing, du rythme, du corps qui encaisse et du gag qui tombe au bon moment. Autrement dit, Sakurai n’arrive pas en touriste sur le ring.

Le fantôme de 1994 plane encore, et tant mieux
Le parallèle avec le Street Fighter de 1994 n’est pas anodin. Ce film, souvent réduit à ses outrances, avait au moins une qualité que beaucoup d’adaptations récentes ont oubliée : il assumait son statut de farce militaire déguisée en opéra de pixels. Jean-Claude Van Damme y jouait sur son image de star de l’action pure, Raul Julia transformait M. Bison en grand seigneur malade et théâtral, et l’ensemble avançait comme un carnaval de guerre. Le nouveau projet semble vouloir conserver cette dimension de série B assumée, mais en la branchant sur une émotion plus nette. C’est peut-être là que se joue la différence entre un film qui vit et un film qui aligne des références comme un album Panini sous stéroïdes.
On sent aussi, dans cette approche, une petite leçon apprise du côté de Mortal Kombat. La franchise concurrente a souvent misé sur la brutalité et l’iconographie, parfois au détriment de l’attachement aux personnages. Sakurai, lui, paraît vouloir faire l’inverse : partir du manque, du désamour, de la fatigue, puis remonter vers la bagarre comme on remonte vers une forme de foi. C’est presque sentimental, ce qui est toujours un peu suspect dans un film où Blanka peut débarquer à tout moment. Mais c’est précisément ce décalage qui peut donner du relief à l’ensemble. Si le film tient sa promesse, on n’aura pas juste des coups de pied : on aura des personnages qui cognent parce qu’ils ont quelque chose à perdre.
Le grand écart, ou l’art de ne pas se casser la figure
Le défi, évidemment, reste colossal. Une adaptation de jeu vidéo vit ou meurt sur sa capacité à faire exister un monde sans le réduire à une suite de clins d’œil. Il faut de la lisibilité dans l’action, du panache dans le casting, et assez de second degré pour ne pas sombrer dans le sérieux de pacotille. Sakurai semble avoir compris la formule : un peu de dérision, une vraie tendresse pour les losers magnifiques, et une mise en scène qui accepte le ridicule sans s’y noyer. C’est peut-être ça, la bonne voie pour une franchise comme Street Fighter : ne pas chercher à devenir respectable à tout prix, mais devenir désirable. Nuance capitale, et souvent ratée par les studios qui confondent gravité et profondeur.
Reste la question que le trailer pose en filigrane : est-ce qu’on tient enfin le film de baston qui comprend que le spectacle n’a de valeur que s’il raconte une chute, une reprise, un sursaut ? Si oui, Street Fighter pourrait bien devenir ce drôle d’animal qu’Hollywood adore promettre et rate souvent : un blockbuster de jeu vidéo qui a du cœur sans perdre ses crocs. Et franchement, ça nous changerait des adaptations qui arrivent en costume trois pièces mais sans âme. Le ring est ouvert ; à Sakurai de ne pas se prendre le premier crochet.
Bande-annonce VF de Street Fighter
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




