
Il y a deux façons de terminer une longue narration feuilletonnante : refermer chaque porte avec la satisfaction du devoir accompli, ou accepter que certaines restent entrouvertes, comme une dernière vibration dans le couloir. Le final de Stranger Things choisit ostensiblement la première option — l’ultime bataille, l’épilogue, les promesses de lendemains plus calmes — tout en pratiquant, presque malgré lui, la seconde. Et ce sont rarement les grands axes qui en pâtissent : ce sont les trajectoires latérales, ces personnages satellites qui donnent au monde sa densité. En tant que cinéphile et cinéaste amateur, c’est précisément là que je tends l’oreille : quand le récit cesse de “raconter” et se met à “laisser”.
Attention : ce texte évoque des éléments du final de la série. Pas pour empiler des révélations, mais pour comprendre ce que ces zones d’ombre disent d’une écriture et d’une mise en scène arrivées au point de saturation : l’ambition de conclure, et le vertige d’un univers devenu trop vaste pour ses propres coutures.
La dernière ligne droite de Stranger Things a toujours flirté avec une logique de blockbuster : ellipses raréfiées, crescendo musical, alternance de fronts narratifs, montage parallèle destiné à faire monter la pression. Le final pousse cette logique jusqu’au bout, avec une durée qui emprunte au long-métrage et une structure qui rappelle ces conclusions “panoramiques” où l’on veut montrer l’après, rassurer, distribuer des destins comme on referme une boîte à souvenirs.
Le problème, c’est que l’épilogue, lorsqu’il s’étire trop, agit comme un révélateur involontaire : il met en évidence non pas seulement ce qu’on raconte… mais surtout ce qu’on oublie de raconter. À force de cadrer les figures centrales, la série laisse hors-champ des personnages pourtant actifs, parfois décisifs, que l’on ne revoit plus au moment où l’on “fait les comptes”. Dans un film, c’est parfois une élégance. Dans une série-monde, cela ressemble vite à un angle mort.
On pourrait défendre que le non-dit nourrit l’imaginaire, que l’absence prolonge la fiction. Mais Stranger Things n’a jamais été une œuvre du retrait : c’est une série de la sur-explication affective, des hugs, des monologues, des grands gestes dramatiques. Lorsqu’elle devient soudain muette sur un personnage, ce silence n’a pas la même texture qu’un mystère volontaire à la David Lynch. D’ailleurs, si l’on aime ce type d’ambiguïtés d’auteur, on peut aller voir comment une série Netflix peut assumer le flottement et la suggestion dans un registre autrement plus frontal : https://www.nrmagazine.com/david-lynch-serie-netflix/
Ici, les “destins manquants” donnent plutôt le sentiment d’une narration prise entre deux impératifs contradictoires : clore un arc mythologique tentaculaire et servir des personnages devenus, au fil des saisons, trop nombreux pour un dernier tour de piste réellement équitable. Résultat : certains arcs se terminent par une information claire, d’autres par un effacement.
Murray est un cas fascinant de personnage “fonction”. Il a longtemps été ce carburant narratif : informateur, logisticien, intermédiaire, parfois ressort comique un peu abrasif. Dans la dernière saison, il redevient un rouage essentiel : il aide, transporte, fournit, permet aux héros de franchir des étapes concrètes. Dans une grammaire de scénario classique, ce type de figure obtient souvent une “scène de validation” finale : un sourire discret, une présence à la cérémonie, une réintégration symbolique dans le groupe.
Or Murray s’évapore. La mise en scène ne lui accorde même pas un plan de sortie, pas ce petit raccord émotionnel qui dit : “il a survécu, il est là, il a sa place.” Ce n’est pas seulement frustrant ; c’est révélateur d’un final qui privilégie les liens familiaux et romantiques au détriment des alliances plus atypiques, celles qui faisaient aussi le sel de Stranger Things : la bande élargie, la communauté bricolée, les adultes marginaux.
On peut imaginer mille raisons diégétiques à son absence. Mais au cinéma, ce qui compte, c’est ce que le film (ou la série) montre. Et ici, le montage semble dire : Murray a été utile tant que l’action l’exigeait. Une fois la tension retombée, il redevient un bruit de fond. C’est une manière assez sèche de remercier un personnage, et plus encore un acteur qui avait fini par imposer une vraie couleur dans le rythme des scènes.
Vickie est l’un des exemples les plus nets d’un personnage introduit avec une évidence de casting et une fonction claire — celle d’un contrepoint sentimental pour Robin — puis abandonné sans véritable résolution. La série la filme d’abord comme un signe : une silhouette vintage, une présence qui réactive l’imaginaire teen-movie des années 1980. On sent la référence, presque le clin d’œil de vidéoclub. C’est habile… tant que cette présence devient une trajectoire.
Mais dans le final, le récit l’utilise surtout comme un relais pratique (garder un personnage vulnérable, être au “mauvais endroit” au “mauvais moment”), puis la fait sortir du cadre, happée par l’appareil militaire, sans qu’on revienne réellement à elle. Le plus troublant, c’est l’écart entre l’importance émotionnelle supposée (Robin est censée vivre une relation) et la faible empreinte scénaristique laissée par cette relation dans l’épilogue.
Le sous-texte devient alors involontaire : Vickie ressemble moins à une personne qu’à un outil narratif, un ajout destiné à cocher un état sentimental — Robin “a quelqu’un” — plus qu’à explorer une dynamique. Et quand la série, plus tard, glisse une allusion à des partenaires “envahissants”, on peine à y croire faute de scènes préparatoires. Le cinéma, même dans ses recoins feuilletonnants, repose sur la préparation : un comportement doit être mis en place par le cadre, le découpage, le jeu d’acteur, les situations. Ici, l’idée arrive sans corps.
Erica est de ces personnages qui, au fil des saisons, passent du “comic relief” à une vraie fonction stratégique. Elle réfléchit, elle provoque, elle agit, elle déplace le récit. La série a souvent su filmer son énergie avec un sens du timing comique qui dynamise des scènes parfois très dialoguées. Dans la dernière saison, elle participe pleinement à l’architecture du plan, et son courage n’a rien d’anecdotique.
Et pourtant, elle n’apparaît pas dans l’épilogue. Pas de plan de groupe, pas de scène de réintégration, pas même un détail qui dirait où elle est, ce qu’elle ressent, ce qu’elle devient. C’est un manque presque étrange, parce que Stranger Things aime précisément ces instants de “retour à la normalité” où les personnages rejouent des gestes ordinaires (un jeu, un repas, une discussion), comme pour recadrer le surnaturel dans la vie quotidienne.
En la laissant hors-champ, la série rate un contrepoint : Erica, c’était une façon de rappeler que l’héroïsme ne se limite pas aux élus, aux puissances, aux romances. Il peut aussi être celui des seconds couteaux qui, dans un film de commando, sont souvent ceux qui nous manquent le plus quand le générique tombe.
Introduire une antagoniste militaire de haut rang, interprétée par une actrice à l’aura immédiatement reconnaissable, relevait d’un geste presque méta : greffer sur une série des années 1980 une présence qui évoque tout un pan du cinéma d’action et de SF de la même période. C’est un casting-signal, une promesse de conflit idéologique autant que physique : l’État, l’expérimentation, la prédation scientifique, la raison militaire face à l’adolescence et au chaos.
Mais l’écriture la cantonne trop souvent à une posture : ordonner, menacer, traquer. Sa mise en scène est frontale, fonctionnelle, rarement surprenante. Et surtout, lorsque l’histoire bascule dans sa phase finale, on n’obtient pas la chose la plus cinématographique qui soit : la conséquence. Que devient-elle après les affrontements ? Comment l’institution absorbe-t-elle ses morts, ses échecs, ses bavures ? Le récit préfère s’en extraire.
Ce choix affaiblit rétroactivement la tension. Un antagoniste institutionnel ne se résout pas comme un monstre vaincu : il se résout par des traces, des retombées, des dossiers, des silences officiels. Sans cela, l’impression domine que la menace était surtout un moteur à poursuite, pas un enjeu dramatique pleinement assumé.
Le cas d’Eleven est différent, parce que l’ambiguïté est ici clairement fabriquée comme un dernier battement émotionnel. La série met en scène un geste de sacrifice, avec tout ce que cela implique de découpage spectaculaire : regard des proches, seuil, lumière, menace imminente. C’est un moment conçu pour être retenu comme image finale d’un mythe personnel.
Puis l’épilogue propose une hypothèse alternative : un récit dans le récit, une théorie formulée par un personnage, une vision possible d’Eleven ailleurs, autrement. Le procédé n’est pas illégitime. Mais il est risqué dans un final, parce qu’il déplace la gravité du drame : au lieu d’assumer pleinement la perte, on en reconfigure l’onde comme un peut-être. Et ce “peut-être” ressemble moins à une audace qu’à un réflexe de franchise, une manière de préserver une porte de secours.
Au cinéma, l’ambiguïté fonctionne quand elle est la conséquence d’une mise en scène qui accepte l’indécidable. Ici, elle ressemble davantage à un compromis : offrir l’émotion du deuil sans payer totalement son prix. C’est précisément le genre de torsion qui divise le public contemporain, habitué aux fins ouvertes mais lassé des fausses sorties. Cette question, on la retrouve souvent dans d’autres univers sériels, y compris lorsqu’ils revendiquent la dystopie ou la variation conceptuelle ; sur ce terrain, certaines analyses récentes sur la mécanique des épisodes et la gestion des fins méritent le détour : https://www.nrmagazine.com/black-mirror-saison-7-analyse/
Dans un film de deux heures, on accepte qu’un personnage secondaire quitte le récit sans cérémonie : il a rempli sa fonction, l’ellipse fait partie du pacte. Dans une série qui a duré des années, c’est autre chose. Stranger Things a bâti sa force sur l’attachement, sur la sensation de grandir avec une bande. Chaque disparition non motivée est ressentie comme une rupture de contrat affectif.
Plus encore : plus une série s’étend, plus elle devient une cartographie. Et une cartographie se juge aussi à ses marges. Quand les bords ne sont pas reliés, on a l’impression que le plan est incomplet. C’est un problème courant des récits franchisés contemporains : on privilégie l’axe principal, on sécurise les héros, on traite les “cases” secondaires comme variables d’ajustement. On le voit aussi dans la façon dont certains grands univers préparent l’étape suivante, parfois au détriment de la fermeture émotionnelle ; les débats autour des prochains volets de sagas super-héroïques illustrent bien cette tension entre conclusion et relance : https://www.nrmagazine.com/avengers-5-docteur-fatalis/
Ce qui est paradoxal, c’est que Stranger Things est une série nostalgique, donc structurée par le goût du récit “bien bouclé”, du chemin clair, du happy end à l’américaine — même lorsqu’il est endeuillé. Or les dernières saisons ont accumulé les couches mythologiques, les règles, les exceptions, les retours, les doubles fonds. Plus le récit veut tout expliquer, plus il génère de nouveaux angles morts.
C’est un mécanisme qu’on observe dans beaucoup de fictions contemporaines : à mesure que l’univers se densifie, la narration devient une gestion de flux. Certains personnages se retrouvent alors traités comme des dossiers qu’on ferme trop vite, ou qu’on oublie sur une étagère. Les meilleurs épilogues, au contraire, ne montrent pas tout : ils choisissent. Mais ils choisissent en donnant le sentiment d’une nécessité, pas d’un tri.
À titre de comparaison, certaines œuvres animées récentes réussissent à donner une sensation de fermeture tout en conservant de la mélancolie et des zones ouvertes, simplement par la précision du dernier mouvement, la place accordée aux regards et aux silences : https://www.nrmagazine.com/arcane-saison-2-epilogue/
Le plus frustrant, dans ces destins en suspens, n’est pas l’absence d’explications verbales. En cinéma, une ligne de dialogue n’équivaut jamais à une conclusion. Ce qui manque, ce sont des plans : une présence à l’arrière d’un cadre, un geste, un échange muet, un raccord qui indique que le monde continue avec eux.
Murray croisé dans une salle de gym transformée en lieu de cérémonie. Erica apparaissant en bout de table, ironique, vivante, déjà ailleurs. Vickie, ne serait-ce qu’aperçue, vivant avec les conséquences de ce qui lui est arrivé. Dr. Kay confrontée à un supérieur, à une commission, à un effondrement de son autorité. Ce sont des choses que la mise en scène sait faire avec élégance : quelques secondes peuvent suffire.
Je ne reproche pas à Stranger Things de ne pas tout dire. Je lui reproche plutôt une forme d’incohérence émotionnelle : la série revendique l’attachement comme moteur principal, mais accepte que certains attachements deviennent invisibles au moment même où elle orchestre sa grande “photo de classe”. Dans une fiction où le collectif a toujours été la vraie vedette, c’est un détail qui pèse.
Reste une question, au fond, plus intéressante que la simple traque de “ce qu’il s’est passé” : qu’est-ce qu’on attend d’un final aujourd’hui ? Une clôture nette, ou la sensation que les personnages échappent à l’auteur et continuent de vivre hors de notre regard ? Le cinéma a souvent répondu par la dernière image, celle qui résume sans expliquer. Les séries, elles, veulent parfois l’image… et le mode d’emploi.
Et dans cet entre-deux, Stranger Things laisse derrière elle ces silhouettes non reconduites, comme des figurants redevenus humains au moment exact où le récit aurait dû, par gratitude, les saluer une dernière fois. Pour d’autres exemples de fictions récentes confrontées à ce même problème d’extension — comment tenir une promesse de spectacle sans perdre les personnages en route — on peut aussi observer les discussions autour de suites pensées comme événements : https://www.nrmagazine.com/sous-la-seine-2-film-requins/