Il y a des anniversaires qui devraient être des gestes simples : une date, un logo, un clin d’œil. Et puis il y a Star Trek, cette mythologie télévisuelle qui ne se contente jamais d’un ruban commémoratif ; elle préfère transformer la célébration en langage. Avec Star Trek : Starfleet Academy, Paramount+ choisit de marquer les 60 ans de la franchise par une nouvelle ouverture, une carte de vanité pensée comme un petit film en soi. L’idée est belle, presque émouvante pour qui aime le cinéma autant que les séries : raconter l’héritage par l’image, le rythme, la musique. Mais un détail, en apparence marginal, vient gripper la machine symbolique. Et lorsqu’on touche à la mémoire collective d’une saga comme celle-ci, le « détail » devient rapidement un symptôme.
Aux États-Unis, l’acte de naissance officiel de Star Trek reste associé au 8 septembre 1966, même si, au Canada, le public a eu droit à une première diffusion légèrement plus précoce. Ce décalage dit déjà beaucoup : Star Trek n’a jamais été une simple date, mais une circulation, une propagation culturelle, une onde. En 2026, la franchise atteint symboliquement ses 60 ans, et c’est moins un “âge” qu’un palimpseste : des générations de spectateurs, de formats, de tons, d’ambitions, parfois contradictoires, souvent complémentaires.
Dans ce contexte, la décision de Paramount+ d’apposer, au seuil de chaque nouvelle série, une signature commémorative n’a rien d’anecdotique. Depuis 2017, les productions Star Trek accueillent le spectateur avec une carte de vanité où un vaisseau de Starfleet trace l’iconique delta, porté par les accents du thème d’Alexander Courage. C’est une mini-liturgie : quelques secondes hautement codifiées, qui installent une filiation, une promesse de continuité.
Ce qui change avec Star Trek : Starfleet Academy, c’est le passage du singulier au choral. Là où Discovery affichait l’U.S.S. Discovery et Strange New Worlds son Enterprise, la carte des 60 ans adopte une forme d’inventaire prestigieux : une procession de vaisseaux “majeurs” traversant l’histoire de la franchise. On y croise l’Enterprise originelle, l’Enterprise-A, l’Enterprise-D de The Next Generation, le Defiant, Voyager, le NX-01, la Discovery, l’Enterprise version Strange New Worlds, et un vaisseau plus récent, l’Athena.
Cinématographiquement, le choix est parlant : on n’est pas dans la citation gratuite, mais dans l’iconographie. La carte de vanité devient une sorte de générique miniature, un montage d’emblèmes où la franchise se pense comme une galerie de formes. Chaque silhouette de vaisseau, pour un spectateur fidèle, est un souvenir de texture : une époque de la science-fiction télévisée, un type de narration, une manière de cadrer l’espace. Le delta n’est plus seulement un logo, il devient une trajectoire historique.
Et c’est précisément parce que cette ouverture se donne pour mission de “contenir” la mémoire que l’oubli qui la traverse fait autant de bruit.
Le point qui fâche, et qui ternit l’événement, tient en un nom : l’U.S.S. Cerritos, vaisseau central de la série animée Star Trek : Lower Decks, n’apparaît pas dans cette carte des 60 ans. L’omission surprend d’autant plus que Lower Decks n’est pas un appendice périphérique ; c’est l’une des propositions les plus cohérentes et les plus affectueuses de l’ère Paramount+.
Là où certaines séries Star Trek poursuivent le fantasme du commandement, de la décision historique prise sur la passerelle, Lower Decks a eu l’intelligence de déplacer la caméra. Elle regarde l’institution par ses marges : les tâches ingrates, les couloirs, les affectations ternes, la bureaucratie du quotidien. En termes de mise en scène, c’est un renversement d’axe : on ne filme plus l’héroïsme comme une évidence, on le confronte au travail, à la hiérarchie, à la fatigue, au comique de répétition. Si l’on accepte l’idée que Star Trek est aussi un récit de milieu professionnel, alors Lower Decks en est le contrechamp nécessaire.
Le plus ironique, c’est que la longévité de la série rend l’oubli encore plus difficile à justifier : environ 50 épisodes, cinq saisons, un parcours comparable, en volume, à celui de Discovery… laquelle, elle, est représentée. On comprend alors que la carte de vanité ne se contente pas de “célébrer” : elle hiérarchise. Et cette hiérarchisation, qu’on le veuille ou non, ressemble à une politique de canon implicite.
Le geste commémoratif est rarement neutre. En choisissant certains vaisseaux plutôt que d’autres, Starfleet Academy raconte une histoire de Star Trek qui se veut lisible, prestigieuse, immédiatement reconnaissable. Mais l’ADN de la franchise a toujours été plus large que ses icônes officielles : elle a prospéré grâce à des tonalités variées, parfois mineures, parfois expérimentales, parfois même jugées “à côté” au moment de leur sortie.
Dans un montage anniversaire, l’absence du Cerritos n’est pas seulement l’oubli d’un objet ; c’est l’effacement d’une idée : celle qu’un univers de science-fiction peut aussi se raconter depuis l’échelle de l’ordinaire. Or c’est souvent là que le cinéma et la télévision touchent juste : dans la manière de faire exister un monde au-delà de ses seuls héros.
On peut y voir une maladresse ; on peut aussi y lire le reflet d’une période où la franchise a connu une forme de surproduction et de rationalisation. Il y a eu un moment récent où plusieurs séries Star Trek coexistaient, une densité difficilement tenable sur la durée. Dans ce contexte, certaines œuvres deviennent plus faciles à ranger dans une vitrine que d’autres, surtout quand elles ont été conçues comme des contrepoints, voire des commentaires internes.
Autre vaisseau manquant : l’U.S.S. Protostar, lié à Star Trek : Prodigy. Ici, l’explication semble moins mystérieuse, tant le parcours de la série a été chaotique : annulation prématurée, retrait du catalogue de la plateforme d’origine, puis seconde vie ailleurs. Même pour un spectateur extérieur aux tractations industrielles, le message envoyé à l’époque était brutal : comme si Prodigy était devenue l’enfant embarrassant d’une famille qui se rêve parfaitement unie.
Pourtant, et c’est là que la situation devient cinématographiquement intéressante, Starfleet Academy n’a pas l’air de vouloir effacer complètement cette branche. Des clins d’œil existent, des présences furtives, des éléments de continuité qui circulent en arrière-plan. C’est un paradoxe de narration transmédia : on refuse l’emblème dans l’ouverture, mais on conserve le plaisir du référentiel à l’intérieur du récit. Comme si la franchise acceptait l’héritage à condition qu’il reste un sous-texte, un Easter egg, un murmure réservé aux initiés.
Qu’une série neuve hérite de la carte “globale” des 60 ans n’est pas anodin. Cela place Starfleet Academy dans une position de vitrine : elle ne se contente pas d’arriver, elle se présente comme un carrefour, un point de rencontre entre générations de récits. En termes de stratégie d’image, c’est puissant. En termes de dramaturgie symbolique, c’est aussi risqué : l’ouverture promet la totalité, et la totalité se fait prendre en défaut au premier regard.
Sur le plan du discours médiatique autour de la série, l’envie de l’incarner par des figures fortes est perceptible. Les discussions sur le casting, les intentions de jeu et la fabrication d’archétypes de méchants ou d’autorité participent à installer une tonalité. À ce sujet, on peut prolonger la lecture avec ces éclairages : l’inspiration revendiquée autour d’un nouvel antagoniste associé à Paul Giamatti (à lire ici : Paul Giamatti puise son inspiration pour son nouveau méchant), ou encore la réflexion sur une gestuelle d’autorité, presque chorégraphiée, autour d’un personnage institutionnel (détails ici : Holly Hunter dévoile le mystère d’une posture singulière).
Cette manière de parler de jeu d’acteur, de posture, d’icône, rejoint précisément le sujet de l’ouverture : Starfleet Academy veut exister par signes immédiatement lisibles. Le problème, c’est que Lower Decks, elle aussi, est immédiatement lisible… si l’on accepte que l’ironie et la tendresse font partie du grand récit Star Trek.
Je comprends la tentation d’un générique-anniversaire qui aligne les vaisseaux les plus iconiques. C’est de la grammaire visuelle : reconnaître une silhouette, c’est reconnaître une époque de télévision, un type de décor, une couleur de narration. Le problème n’est pas l’existence d’un panthéon ; c’est l’impression que ce panthéon se construit en oubliant une œuvre qui a précisément travaillé, avec intelligence, la question du panthéon.
Lower Decks était une série de commentaire autant que d’aventure. Elle savait ce qu’elle devait à la franchise, et elle le transformait en matériau comique et affectif, sans cynisme. Effacer le Cerritos d’une ouverture anniversaire, c’est comme monter une rétrospective sur un cinéma national en n’invitant que les films “nobles”, en laissant dehors les œuvres populaires qui ont pourtant compris le public avec plus de finesse. Ce n’est pas un crime ; c’est une perte de justesse.
Et si l’on veut pousser l’analyse, cette sélection raconte peut-être une inquiétude contemporaine : celle de ne pas savoir comment “vendre” la pluralité. Or, dans les meilleures périodes de Star Trek, la pluralité n’était pas un problème marketing, c’était l’idée même de la Fédération : une coexistence d’approches, d’espèces, de sensibilités.
Cette carte des 60 ans est un bel objet : brève, musicale, lisible, pensée comme une poignée de main entre générations. Mais l’absence du Cerritos laisse une question en suspens, presque plus intéressante que l’hommage lui-même : célèbre-t-on uniquement les emblèmes les plus nobles, ou célèbre-t-on aussi les œuvres qui ont osé déplacer le regard, changer d’échelle, faire de l’univers Star Trek un lieu habitable, et pas seulement héroïque ?
Dans une époque où la science-fiction revient en force sur les réseaux et dans les conversations — on le voit aussi avec d’autres phénomènes récents (à ce sujet : Alien Earth conquiert les réseaux sociaux) — la question n’est pas de multiplier les clins d’œil, mais de choisir lesquels méritent d’être retenus comme mémoire visible. Et, parfois, ce sont précisément les séries qui semblaient “secondaires” qui portent le mieux l’esprit d’une saga.
Pour prolonger l’arrière-plan culturel qui entoure la série, on peut aussi jeter un œil à d’autres lectures connexes sur les figures et la réception médiatique des acteurs et des univers (par exemple : Paul Giamatti révèle son film Star Trek préféré, ou, dans un registre plus pop-culture et casting : Pourquoi un visage vous semble familier dans Tell Me Lies).