Mercredi 18 juin 2026. Les salles obscures accueillent une fournée éclectique qui dit beaucoup sur l’état du cinéma en ce milieu d’année. D’un côté, la machine Disney-Pixar avec Toy Story 5, sorti techniquement le 17 au soir en avant-première mais qui déferle vraiment sur les écrans cette semaine. De l’autre, un film d’horreur produit par A24 qui a déjà explosé le box-office américain fin mai, Backrooms, signé d’un gamin de 20 ans recruté sur YouTube. Et au milieu, comme une parenthèse impudente, Jim Queen à la recherche de la Chloroqueer et Deviens génial, deux longs-métrages français qui prouvent que la comédie tricolore n’a pas dit son dernier mot. Un programme de rentrée en plein été, quoi.
Buzz, Woody et la peur des algorithmes (ou : Toy Story 5 contre la Tech)
On attendait cette suite comme une convocation chez le dentiste. Non pas parce que Toy Story 4 (2019) était une catastrophe, il était correct, même touchant à son heure, mais parce que la franchise avait trouvé une conclusion parfaite avec le troisième opus en 2010. Andrew Stanton sait ça aussi bien que vous, et c’est peut-être pour ça qu’il a eu le culot de co-réaliser un cinquième volet avec McKenna Harris en partant de l’angle le plus contemporain possible : et si la vraie menace pour Woody et Buzz, c’était l’attention des enfants d’aujourd’hui ?

Les jouets se retrouvent donc en compétition directe avec les écrans. C’est un angle méta assez honnête, Pixar reconnaît implicitement que son modèle économique s’est lui-même construit sur la fascination des bambins, et Disney a eu l’intelligence de ne pas confier ça à un directeur créatif en mode pilote automatique. Stanton, qui avait déjà porté Wall-E (2008) et ses premières mélancolies technologiques, retrouve ici un terrain qui lui va bien. Le film dure 1h42 et sort sous bannière Disney-Pixar, avec en bande originale une chanson de Taylor Swift intitulée I Knew It, I Knew You. Oui, Taylor Swift chante dans un Pixar. On peut trouver ça génial ou légèrement nauséeux selon le degré de cynisme marketing qu’on tolère au petit déjeuner.
Pour rappel, la franchise Toy Story a généré plus de 3 milliards de dollars de recettes mondiales cumulées sur les quatre premiers films. Le troisième volet seul avait franchi le milliard. Les attentes sont donc astronomiques, et l’enjeu commercial pour Disney, qui sort ce film exclusivement en salles (un signal fort dans un secteur qui vacille), n’est pas rien.
Le synopsis officiel Disney énonce sobrement : « Les jouets devront s’habituer aux nouvelles technologies, c’est ce qui obsède les enfants d’aujourd’hui ». Traduction non officielle : Pixar se regarde dans un miroir et décide d’en faire un film. On a vu pire comme geste d’honnêteté intellectuelle.
Kane Pixels contre Hollywood : les Backrooms ont 20 ans et font peur aux grands

C’est l’histoire qui rend fous les studios depuis six mois : un gamin de 20 ans du nom de Kane Parsons a transformé une légende urbaine née sur les forums internet, les Backrooms, ces couloirs de bureaux vides et infinis qui ressemblent à un rêve de fin du monde, en série de courts-métrages viraux sur YouTube, puis en long-métrage produit par A24. Résultat : sorti le 29 mai aux États-Unis, le film a explosé les projections du box-office américain. Il arrive en France le 18 juin, soit quatre semaines après les Américains, ce qui dans l’ère du spoil permanent est une éternité, mais on fait avec.
Le casting est hallucinant pour un premier long-métrage : Chiwetel Ejiofor en tête, Renate Reinsve (La pire personne du monde), Mark Duplass, Finn Bennett. A24 a mis les moyens, le décorateur Danny Vermette a construit une vraie architecture de 30 000 m² de couloirs liminaux. Variety parle de « maîtrise formelle étonnante pour un début ». The Guardian titre sur « un film qui réécrit les règles du genre ». Le film fonctionne à la peur physiologique, un bourdonnement basse fréquence de néons fluorescents, sans jump scares, sans monstre visible, sans la moindre concession au public mainstream. C’est le rêve ultime du cinéma d’horreur non-commercial. Et ça vient d’une chaîne YouTube.
Le péché originel d’Hollywood, c’est justement ce qu’on surveille ici : le fameux pipeline influenceur vers le cinéma produit généralement des daubes calibrées pour convertir une audience mobile en ticket de cinéma. Backrooms semble avoir évité ce piège avec une rare élégance. Sauf que ça reste un film d’horreur lent, contemplatif, qui demande une vraie patience de spectateur. Ce n’est pas pour tout le monde. Et c’est précisément pour ça que ça vaut le détour.
Chiwetel Ejiofor dans un couloir de néons infinis. La question est : est-ce qu’on ressort de cette salle avec la même vision du monde ? La réponse, apparemment, c’est non.
Jim Queen contre l’Hétérose : Bobbypills a lu Rabelais
Le coup de tonnerre de la semaine, pour qui ne l’a pas repéré à Cannes 2026 en Séance de Minuit, c’est Jim Queen à la recherche de la Chloroqueer. Premier long-métrage du studio d’animation Bobbypills, réalisé par Marco Nguyen et Nicolas Athané, distribué par The Jokers, 1h25, et franchement dingo. L’intrigue tient en deux phrases : Jim, icône gay parisienne, contracte l’Hétérose, un virus qui transforme les hommes gays en hétérosexuels. Avec son dernier follower Lucien, il part trouver le remède.

En apparence, c’est un prétexte à enchaîner les vannes sur la culture gym, les sex-toys, le football et le tribalisme communautaire. En réalité, c’est une satire assez féroce des mécanismes d’appartenance, avec une animation bariolée, des couleurs de Smarties et un rythme proche du Rick and Morty le plus anarchique. The Irish Times l’a qualifié de « gleefully smutty » avec un sourire dans la voix. On peut supposer que les cinéphiles des Cahiers et ceux du rang du fond sont ressortis un peu déstabilisés, ce qui est en général le meilleur signe.
Le film s’adresse à un public adulte. Pas les familles qui sortent de Toy Story 5. Pas les lycéens du rang du fond. Les cinéphiles qui ont un peu envie qu’on leur dise merde affectueusement pendant 85 minutes, ceux-là, oui.
Jim Queen en Séance de Minuit à Cannes 2026 : preuve que la Croisette a encore le goût de la prise de risque.
Manu Payet prof d’allemand (autre équipe, autre voyage)
Deviens génial, de Léo Grandperret, avec Manu Payet, Melha Bedia, Marie-Julie Baup et l’Allemand Jan Josef Liefers, 1h30, sortie 17 juin, distribué par Apollo Films. Mathias est prof d’espagnol, il se fait passer pour prof d’allemand pour rester proche de sa fille, et le voyage scolaire en Allemagne vire au chaos prévisible. C’est la comédie familiale de service, honnête dans ses ambitions, portée par un Payet fidèle à son registre du personnage attachant et légèrement largué. Melha Bedia s’impose comme le vrai moteur comique du film, selon les premières critiques, et on n’allait pas parier contre elle.
On ne va pas se mentir : ce n’est pas le film de la semaine. Mais le cinéma français a besoin de ses valeurs sûres populaires autant que de ses ovnis, et Grandperret gère ici une mécanique comique sans prétention mais sans ratés. C’est propre, ça fait du bien, et ça n’a aucune chance d’emporter la Palme. Ce qui n’est pas forcément une insulte.
Le verdict de la semaine (sans se la raconter)
Quatre films, une seule vraie question : où met-on sa priorité ? Backrooms est la sensation, le film événement pour qui supporte l’horreur lente, ce qu’on racontera dans dix ans comme « j’y étais ». Toy Story 5 est la valeur sûre, le film qu’on emmène aux enfants avec l’espoir secret de chialer soi-même dans le noir. Jim Queen est l’ovni à voir entre adultes avec une bière et un esprit ouvert. Deviens génial, c’est pour le dimanche après-midi quand on veut juste rire sans se prendre la tête.
Nul doute que la machine Disney va écraser le box-office hebdomadaire sans même forcer. Backrooms se fera sa réputation de bouche à oreille. Jim Queen trouvera son public dans les salles art et essai avec un peu de chance et beaucoup d’amour. Et Manu Payet rentrera chez lui avec une belle feuille de paie. Un mercredi de cinéma comme on les aime : inégal, surprenant, et jamais ennuyeux.
| Film | Réalisateur(s) | Casting | Genre | Durée | Studio / Distribution |
|---|---|---|---|---|---|
| Toy Story 5 | Andrew Stanton, McKenna Harris | Tom Hanks, Tim Allen (voix) | Animation familiale | 1h42 | Disney / Pixar |
| Backrooms | Kane Parsons | Chiwetel Ejiofor, Renate Reinsve, Mark Duplass | Horreur / Science-fiction | n/c | A24 |
| Jim Queen à la recherche de la Chloroqueer | Marco Nguyen, Nicolas Athané | Alex Ramires, Jérémy Gillet, Shirley Souagnon | Animation / Comédie adulte | 1h25 | The Jokers / Bobbypills |
| Deviens génial | Léo Grandperret | Manu Payet, Melha Bedia, Marie-Julie Baup | Comédie | 1h30 | Apollo Films |
À part Toy Story 5, on peut encore trouver des séances avec moins de trois gamins qui pleurent. Profitez-en.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




