À force de fantasmer Hollywood comme une machine à rêves, on oublie qu’elle a aussi tourné à la machine à punir. À Locarno, la rétrospective pensée par Ehsan Khoshbakht remet la blacklist au centre du jeu, et ça pique là où ça fait mal.
Le sujet n’a rien d’un simple exercice d’archéologie cinéphile. La période du maccarthysme, des auditions du House Un-American Activities Committee et des listes noires qui ont broyé scénaristes, réalisateurs, acteurs et techniciens a laissé une cicatrice profonde dans l’histoire du cinéma américain. Entre la fin des années 1940 et le début des années 1960, Hollywood a vu son système de production se plier à une logique de suspicion permanente, avec des carrières suspendues, des pseudonymes imposés, des exils forcés et une autocensure qui a contaminé les studios bien au-delà des cas les plus célèbres. Les historiens du cinéma l’ont documenté depuis longtemps, mais le sujet revient toujours avec une sale actualité : dès qu’un pouvoir politique ou idéologique décide qui a le droit de parler, le cinéma cesse d’être un art pour devenir un couloir de contrôle.
Locarno, festival suisse fondé en 1946, n’a jamais eu peur des angles qui frottent. Sa rétrospective consacrée à cette zone toxique de l’histoire hollywoodienne ne se contente pas de ressortir des noms et des dates comme on dépoussière un vieux carton. Elle interroge la mécanique même de l’exclusion, ce moment où l’industrie, par peur de perdre ses marchés et ses privilèges, a préféré sacrifier ses propres artistes. Et c’est là que le sujet cesse d’être un vieux dossier et redevient une sale leçon de présent.
Hollywood, ou l’art de se tirer une balle dans le pied
Le mot blacklist sonne presque trop propre pour ce qu’il désigne. En réalité, il faut imaginer une industrie qui, au lieu de défendre ses créateurs, a accepté de les transformer en variables d’ajustement. Les « Hollywood Ten », les dépositions publiques, les serments de loyauté, les carrières cassées : tout cela n’a pas seulement produit de la peur, mais aussi un appauvrissement esthétique. Quand les auteurs sont sommés de se taire ou de se cacher, les films perdent de la complexité, les dialogues s’aplatissent, les récits se replient. Bref, le studio system s’est lui-même amputé d’une partie de son cerveau. Jolie stratégie, non ?
Ehsan Khoshbakht, qui connaît l’histoire du cinéma comme d’autres connaissent leur cave à vin, insiste précisément sur cette dimension-là : la blacklist n’a pas seulement été une persécution politique, elle a été un désastre culturel. On parle souvent des victimes les plus visibles, beaucoup moins du climat général qu’elle a installé. Or c’est ce climat qui a fait le plus de dégâts. Un producteur n’a pas besoin d’un policier à chaque bureau pour faire régner l’ordre ; il lui suffit que tout le monde ait peur de perdre sa place. La censure la plus efficace, c’est souvent celle que l’industrie intériorise elle-même.
Le fantôme du passé, très à l’aise dans le présent
Pourquoi revenir là-dessus maintenant ? Parce que l’histoire du cinéma n’est jamais un musée en paix. Les périodes de crispation idéologique reviennent par vagues, avec leurs nouveaux mots d’ordre, leurs nouveaux tribunaux moraux, leurs nouvelles façons de trier les voix légitimes et les voix indésirables. La blacklist hollywoodienne appartient à une époque précise, certes, mais sa logique se recycle sans cesse : pression politique, peur du scandale, alignement des studios, effacement des dissidents. On change les costumes, on garde le réflexe.
La force d’une rétrospective comme celle de Locarno, c’est de rappeler qu’un festival n’est pas seulement un lieu de célébration. C’est aussi un poste d’observation, parfois même un petit laboratoire de contre-histoire. En programmant des films et des trajectoires marqués par l’intolérance, le festival remet en circulation des œuvres qu’on a trop longtemps regardées à travers le seul prisme du soupçon. Et ça, pour le coup, vaut mieux qu’un discours commémoratif bien peigné. Le cinéma n’a pas besoin de statues : il a besoin de mémoire active.
Les studios, ces grands timides
Il y a quelque chose de très hollywoodien dans cette affaire : la capacité à transformer une catastrophe morale en problème de communication. Les majors ont longtemps préféré protéger leurs intérêts immédiats plutôt que d’assumer le coût politique d’une résistance. Le calcul était simple, presque vulgaire : mieux valait perdre quelques artistes que risquer un boycott, une enquête, un bad buzz avant l’heure. Sauf qu’à force de jouer les prudents, les studios ont laissé une trace bien plus durable que n’importe quel scandale de saison.
Ce qui rend la blacklist si fascinante, au fond, c’est qu’elle révèle le vrai visage d’un système qu’on aime trop présenter comme purement glamour. Derrière les tapis rouges, il y a toujours eu des rapports de force, des exclusions, des alliances de circonstance. Hollywood adore se raconter comme une fabrique de liberté ; il a pourtant passé une bonne partie du XXe siècle à organiser sa propre police intérieure. Pas très reluisant, mais diablement instructif. Le rêve américain, parfois, ressemble surtout à un formulaire de conformité.
Quand la rétrospective devient un contre-feu
Le travail d’un curateur comme Khoshbakht consiste justement à faire remonter ce qui a été enfoui sous les couches de légende. Une rétrospective bien pensée ne sert pas à distribuer des bons points à des œuvres « courageuses » ; elle sert à reconstituer un champ de tensions, à montrer comment les films circulent dans une histoire politique, économique et morale. À Locarno, cette approche prend tout son sens parce qu’elle refuse la nostalgie molle. On ne regarde pas le passé pour se donner bonne conscience, mais pour voir à quel point il continue de nous gratter.
Et c’est sans doute là que la blacklist redevient brûlante : non pas comme un épisode clos, mais comme un mode d’emploi du renoncement. Dès qu’une industrie accepte de trier les voix par peur, elle prépare sa propre appauvrissement. Le cinéma, lui, survit souvent malgré ses institutions, grâce aux obstinés, aux exilés, aux bannis, aux gens qui reviennent par la fenêtre quand on leur ferme la porte. Le plus beau pied de nez à la blacklist, c’est encore qu’on continue d’en parler sans baisser les yeux.
À Locarno, cette mémoire-là ne se contemple pas sous vitrine. Elle remue, elle dérange, elle oblige. Et c’est très bien comme ça : le cinéma n’a jamais été aussi vivant que lorsqu’il refuse de se laisser ranger dans le tiroir des bonnes consciences.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




