En 2021, Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux débarquait en salles avec une mission presque indécente : prouver que Marvel pouvait encore lancer un nouveau héros sans recycler jusqu’à l’os son propre jouet. Cinq ans plus tard, on peut le dire sans trembler du menton : le pari a tenu, et pas qu’un peu.

Le film de Destin Daniel Cretton sort en septembre 2021, alors que les salles se remettent à peine du grand étranglement sanitaire de 2020. Le MCU, lui, sort d’Avengers: Endgame avec l’air d’un empire qui a tout gagné mais qui commence à sentir la fatigue dans les articulations. Dans ce contexte, lancer un long métrage centré sur Shang-Chi, personnage jusque-là peu connu du grand public, relevait moins du coup marketing que du test de résistance. Et le test a été passé avec une belle insolence : accueil critique solide, bouche-à-oreille favorable, et un box-office mondial d’environ 432 millions de dollars pour un budget de production estimé à 150 millions. Pas le jackpot d’un mastodonte façon Spider-Man, mais assez pour faire taire les oiseaux de mauvais augure. Bref, Marvel n’avait pas seulement besoin d’un succès ; il lui fallait une preuve de vie.

Le film compte aussi comme un moment charnière pour le studio, parce qu’il introduit enfin un super-héros asiatique-américain en tête d’affiche dans un opus solo du MCU. Ce n’est pas un détail décoratif, c’est un déplacement de centre de gravité. Le genre super-héroïque adore se présenter comme une machine à fantasmes universelle, mais il repose souvent sur les mêmes visages, les mêmes trajectoires, les mêmes sécurités. Ici, Simu Liu arrive avec une énergie de débutant qui ne joue pas au faux modeste, et Tony Leung, en père-ennemi, apporte ce mélange rare de gravité et de menace contenue qui transforme un film de franchise en drame familial à haute tension. Le film parle de kung-fu, de lignées et de pouvoir, mais il parle surtout de transmission.

Des anneaux, des poings et un peu de tenue

Ce qui frappe encore, cinq ans après, c’est la manière dont Cretton évite le syndrome du gadget. Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux ne se contente pas d’aligner des effets numériques et des clins d’œil pour collectionneurs de continuité. Il construit d’abord un espace physique, presque tactile, avec des combats lisibles, des corps qui s’affrontent pour de vrai, et une chorégraphie qui refuse le flou pâteux de tant de blockbusters récents. La scène du combat sur l’échafaudage, souvent citée, reste exemplaire : on comprend où l’on est, qui frappe, qui encaisse, et pourquoi ça compte. Rien que ça, dans le cinéma de super-héros contemporain, relève presque du luxe aristocratique.

Le film a aussi ce petit mérite rare : il sait quand ralentir. Là où beaucoup d’opus Marvel de la période post-pandémie ont confondu accélération et intensité, Shang-Chi laisse respirer ses personnages, ses silences, ses blessures. Cette souplesse narrative lui donne une tenue que des titres plus bruyants n’ont pas. On pense à Thor: Love and Thunder ou à Ant-Man and the Wasp: Quantumania, qui ont parfois donné l’impression de courir après leur propre blague. Ici, le récit ne s’excuse pas d’exister. Il avance, il tranche, il assume son héritage wuxia sans en faire un vernis exotique. Et ça, mine de rien, change tout.

Le MCU après la fête : la gueule de bois, puis le vide

Pour comprendre pourquoi Shang-Chi paraît encore plus solide aujourd’hui, il faut regarder ce qui a suivi. Le MCU des années 2020 a multiplié les lancements de franchises sans toujours leur donner un vrai socle. Eternals a laissé une impression de promesse en suspens, The Marvels n’a pas trouvé son public, et les spin off Sony autour de l’univers Spider-Man ont surtout prouvé qu’un logo ne fait pas une saga. Chez DC, même combat : Black Adam, Blue Beetle ou Supergirl ont peiné à installer autre chose qu’un espoir de plus dans un calendrier déjà surchargé. Dans ce paysage, Shang-Chi fait figure d’exception presque gênante, parce qu’il rappelle qu’un nouveau héros peut encore exister sans être immédiatement dissous dans la machine à multivers.

Il faut aussi parler de la suite qui n’arrive pas. Annoncé en décembre 2021, Shang-Chi 2 traîne depuis dans les limbes de la stratégie Marvel, ce grand cimetière où les projets « en développement » finissent parfois avec plus de poussière que d’élan. Simu Liu a plusieurs fois évoqué ce report, et l’on sent bien que le problème ne vient pas du film d’origine, mais du calendrier d’un studio qui bricole ses priorités au gré des urgences industrielles. Le personnage, lui, continue d’exister dans la machine, notamment via Avengers: Doomsday, où il doit apparaître au sein d’un casting massif. Autrement dit : Marvel n’a pas enterré Shang-Chi, il l’a juste rangé dans un tiroir en attendant le bon alignement des planètes. Classique. Un peu triste, aussi.

Le vrai miracle : un film de franchise qui a une âme

À l’échelle du genre, le succès de Shang-Chi tient presque du contre-exemple. Le film ne cherche pas à être le plus gros, le plus bruyant ou le plus saturé de caméos. Il veut être bon, point. Et dans une décennie où le super-héros a souvent tourné à la gestion de flux, cette ambition simple a quelque chose de rafraîchissant. Le film ne révolutionne pas le genre, mais il lui rappelle qu’une bonne histoire, un vrai regard de mise en scène et un casting qui tient debout valent mieux qu’une avalanche de promesses cosmiques. C’est peut-être ça, sa vraie victoire : avoir eu l’air d’un film et pas d’un PowerPoint à 200 millions.

On comprend dès lors pourquoi, cinq ans après sa sortie, Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux reste cité parmi les meilleurs films de super-héros de la décennie. Pas parce qu’il serait parfait, non. Son dernier acte divise encore, et quelques effets de surenchère viennent parfois grignoter la précision du reste. Mais l’ensemble possède une cohérence, une chaleur et une élégance qui manquent à beaucoup de ses cousins plus récents. Dans le grand bazar des franchises, c’est déjà énorme. Et si Marvel finit par se décider à relancer la machine, il faudra bien se souvenir de cette leçon-là : parfois, pour faire repartir la poule aux œufs d’or, il suffit d’arrêter de la secouer comme un prunier.

Le plus drôle, au fond, c’est que le film qui devait rassurer Marvel sur son avenir est devenu, avec le temps, un rappel de ce que le studio sait encore faire quand il ne se prend pas trop pour l’Olympe.

Part.
Laisser Une Réponse