
Dans Star Trek, les méchants ne sont jamais de simples obstacles. Ils sont des miroirs, des accélérateurs de pensée, parfois même des dispositifs de mise en scène déguisés. C’est pourquoi l’arrivée de Paul Giamatti dans Starfleet Academy intrigue au-delà du casting prestige : elle touche à une question presque sacrée chez les trekkies et, plus largement, chez tous ceux qui regardent une franchise comme un langage à part entière. Un nouvel antagoniste peut-il s’inscrire dans une mythologie sans en devenir l’ombre pâle ?
Avec Nus Braka — personnage annoncé comme un hybride Klingon/Tellarite — la série joue d’emblée sur un terrain glissant : la promesse d’un vilain “à la hauteur”. Or Giamatti, loin de prétendre réinventer l’ennemi absolu, revendique une filiation. Et ce qu’il cite n’est pas anecdotique : Khan, Chang, Gul Dukat, Q… Toute une généalogie de figures qui ne gagnent pas uniquement par la force, mais par la parole, le théâtre, la rhétorique, et une forme de plaisir à occuper le cadre.
Chaque nouvelle série Star Trek arrive aujourd’hui avec des attentes “non négociables”. Le public veut reconnaître l’ADN : l’équilibre entre action et idées, l’attention au canon, la cohérence du monde. Mais il y a un élément plus sensible encore, parce qu’il engage la dramaturgie à nu : la qualité de l’adversaire. Un bon antagoniste, dans Trek, n’est pas seulement un “boss final”. Il met le récit en crise, il teste l’éthique de la Fédération, il force les personnages à préciser leur pensée.
Dans cette perspective, les débats de continuité (et les discussions interminables autour des détails de lore) ne sont pas qu’un sport de fans : ils révèlent à quel point la franchise est devenue un système de signes. Le moindre faux pas se voit. La moindre réussite aussi. Il suffit de relire, par exemple, la fascination durable pour certaines décennies télévisuelles — celles où l’écriture prenait le temps de construire des conflits idéologiques — pour comprendre pourquoi l’annonce d’un nouveau vilain relance immédiatement un jeu de comparaisons.
Ce qui frappe dans les références de Giamatti, c’est leur cohérence de jeu. Khan, Chang et Gul Dukat ont en commun une dimension performative : ils parlent comme s’ils s’écoutaient parler. Ils transforment l’affrontement en scène, et la scène en arène morale. Chez eux, la violence n’est pas toujours le premier geste ; c’est souvent une conséquence, ou une ponctuation. Le cœur de leur domination passe par le verbe, par la capacité à absorber l’espace narratif.
En cinéma comme en série, ce type de personnage est un cadeau et un piège. Un cadeau, parce qu’il permet à l’acteur d’injecter du rythme — une musique intérieure, une logique de monologue, une respiration presque shakespearienne. Un piège, parce que la logorrhée peut tourner au numéro, et le numéro à la caricature. Tout dépend alors de la mise en scène : comment la caméra écoute, quand elle coupe, où elle place le silence, ce qu’elle laisse deviner derrière les mots.
Le rapprochement avec Chang (le Klingon de Star Trek VI) est particulièrement parlant : c’est un antagoniste qui se pense comme un poète de guerre. Il habite ses répliques, il fait du conflit une joute de culture, pas seulement un rapport de force. Quant à Gul Dukat, c’est l’art du charme venimeux : l’ennemi qui se raconte comme un homme raisonnable, et qui, précisément pour cela, inquiète davantage.
Si l’on cherche le “plus grand vilain” au sens populaire — celui qui, pour beaucoup, résume la menace Star Trek — Khan s’impose. Non parce qu’il serait le plus complexe, mais parce qu’il est la rencontre quasiment parfaite entre icône et moteur dramatique. Il n’est pas qu’un ennemi : il est un traumatisme, un récit déjà écrit dans la tête des personnages, et donc une tension prête à exploser.
Ce qui distingue Khan, c’est la clarté de sa ligne émotionnelle. Sa vengeance n’est pas un prétexte : c’est une dramaturgie. Elle imprime au récit un tempo, une montée, une obsession. Pour un acteur contemporain, s’en inspirer ne veut pas dire imiter une diction ou un geste ; cela signifie retrouver une densité de présence. Être, dans le cadre, quelqu’un qui semble porter une histoire avant même d’ouvrir la bouche.
Là où c’est intéressant, c’est que Giamatti ne s’arrête pas à l’icône “grand méchant”. Il ajoute un ingrédient plus risqué, moins attendu, et à mon avis plus fertile sur le plan du jeu.
Giamatti décrit Braka comme un être animé, au fond, par une psyché d’enfant difforme, colérique, incontrôlable — un “enfant psychopathe” intérieurement, pour reprendre l’idée sans en faire une formule. Cette piste change tout. Elle déplace le méchant du registre “mythique” (le conquérant, le stratège) vers le registre psychologique : l’adulte tout-puissant dont le centre reste immature, blessé, capricieux.
C’est là qu’intervient une référence plus surprenante : Trelane, figure étrange, presque féerique, qui appartient à ces antagonistes où l’illusion et le jeu dominent. Ce n’est pas un hasard si Giamatti cite aussi Q, autre entité fondamentalement ludique, provocatrice, volontiers infantile. Chez Q, la menace n’est pas le corps-à-corps : c’est la manipulation du récit lui-même. Il tord les règles, reprogramme la réalité, et oblige le héros à se définir dans un terrain mouvant.
Un méchant-enfant, c’est potentiellement plus inquiétant qu’un méchant rationnel, parce que sa logique n’est pas négociable. Il ne “veut” pas seulement gagner ; il veut que le monde se plie à son humeur. Sur le plan de la mise en scène, cela ouvre la porte à un antagoniste imprévisible : capable de lyrisme, puis de cruauté sèche, puis d’un calme presque précieux. Un personnage qui, au montage, peut être traité comme une menace de rythme : le spectateur ne sait pas quand la scène bascule.
Starfleet Academy arrive dans un contexte où les séries contemporaines accélèrent souvent l’intrigue au détriment de la texture — des scènes qui respirent, des dialogues qui se construisent. Or, les vilains “bavards”, ceux qui aiment le son de leur propre voix, ne fonctionnent que si la série accepte de leur donner du temps. Si l’écriture a peur du silence ou coupe dès qu’un personnage développe une idée, ce type d’antagoniste devient décoratif.
La présence annoncée de Holly Hunter dans le rôle de capitaine (figure d’autorité, d’écoute, de contrepoids) me semble un choix révélateur : pour que Braka existe pleinement, il lui faut une résistance qui ne soit pas qu’un affrontement physique. Un antagoniste de parole exige un protagoniste capable de répondre autrement qu’en slogan. En ce sens, le casting peut devenir une promesse de mise en scène : du face-à-face, du cadre qui tranche, du champ/contrechamp qui raconte une lutte d’idées.
Quand Giamatti évoque ces méchants qui “parlent, parlent, parlent”, il pointe un plaisir d’acteur : celui de la musicalité. Un bon monologue n’est pas un pavé informatif. C’est une trajectoire. Il commence rarement là où il finit. Il a des accélérations, des syncopes, des caresses et des coups. Au cinéma, le monologue est souvent un test : soit il suspend le film, soit il le propulse.
Mais la frontière est fine. Un vilain trop conscient de sa propre théâtralité peut sortir le spectateur de la scène. C’est là que la direction d’acteur devient déterminante : comment éviter l’auto-citation ? comment rendre l’éloquence dangereuse, et pas seulement savoureuse ? Les grands antagonistes de Trek réussissent quand leur intelligence n’est pas un vernis, mais une arme — et quand, derrière l’arme, on perçoit une faille.
On pourrait croire que l’époque ne jure plus que par l’efficacité et le mouvement — une narration qui file comme un thriller, à la manière de certaines sagas d’espionnage où chaque scène doit “servir” l’intrigue. Pourtant, l’histoire du spectacle montre l’inverse : la tension la plus durable naît souvent du frottement entre deux discours. C’est pour cela que les affrontements idéologiques restent mémorables, même quand ils se déroulent dans une pièce, sans explosion.
J’aime voir Star Trek comme une école de spectateur : on y apprend à écouter. Ce n’est pas un hasard si la franchise a pu séduire des générations différentes, ni si elle continue de susciter des discussions sur la morale, la politique, la science, la croyance. Pour qui s’intéresse aux formes sérielles et à leur évolution, on peut aussi remettre en perspective cette culture télévisuelle avec d’autres panoramas, comme certains retours sur les grandes fictions des années 90, époque où le dialogue et la structure feuilletonnante trouvaient un équilibre robuste : https://www.nrmagazine.com/series-emblematiques-90/.
Et parce que toute série vit aussi de son rapport aux genres, il n’est pas inutile de comparer la façon dont l’imaginaire contemporain se recompose, du space opera au film d’aventure. Les mécaniques d’action ne sont pas un problème en soi ; elles le deviennent quand elles remplacent la dramaturgie. Un détour par des franchises plus musclées rappelle à quel point le rythme peut être un outil ou un cache-misère : https://www.nrmagazine.com/films-jason-bourne/.
Le détail “hybride Klingon/Tellarite” n’est pas qu’un gadget de lore. Dans Star Trek, le maquillage — le masque, au sens noble — devient souvent une écriture. Il impose une physicalité, une diction, une manière d’occuper la lumière. Pour un acteur comme Giamatti, dont le jeu sait être tactile, nerveux, précis, la transformation peut être un levier : donner au spectateur l’impression que le personnage pense avec son corps, pas seulement avec ses tirades.
Ce point rejoint une question plus large de cinéma et de séries : le casting est-il un simple choix de notoriété, ou une décision de mise en scène ? Les grandes sagas de SF l’ont compris depuis longtemps, notamment quand elles doivent relancer un univers en trouvant des visages capables d’hériter sans répéter. À ce titre, observer comment une franchise comme Dune pense sa distribution peut éclairer, par contraste, ce que Starfleet Academy devra réussir : https://www.nrmagazine.com/casting-dune-renouveau/.
Sur le papier, l’intention de Giamatti est l’une des plus stimulantes qu’un acteur puisse formuler pour un méchant de franchise : s’inscrire dans une tradition (Khan, Chang, Dukat), tout en déplaçant le centre de gravité vers une fragilité fondamentale (l’enfance déformée, le caprice, le besoin d’attention). C’est une manière élégante d’éviter le syndrome du vilain “surécrit”, celui qui se veut plus grand que la série.
Le risque, en revanche, serait de tomber dans une psychologie plaquée, un “trauma” expliqué au lieu d’être mis en scène. Les meilleures incarnations de Q, par exemple, suggèrent l’enfant sans jamais le réduire à un diagnostic. Elles font sentir que l’immaturité est une stratégie autant qu’une nature. Si Braka devient seulement un cocktail de références, il restera un collage. S’il devient une présence qui perturbe la grammaire même des scènes — leur tempo, leur cadre, leur respiration — alors la série aura trouvé un antagoniste au sens fort.
À l’approche de la diffusion (annoncée sur Paramount+), la question n’est peut-être pas de savoir si Nus Braka sera “le nouveau Khan” — comparaison souvent stérile — mais s’il saura réactiver ce que les grands méchants de Star Trek racontaient déjà : que l’ennemi le plus durable n’est pas toujours celui qui frappe le plus fort, mais celui qui oblige les héros à parler autrement, à penser plus loin, à se voir sans complaisance. C’est aussi pour cela que l’on continue, décennie après décennie, à revenir vers les meilleurs récits de science-fiction, ceux qui savent faire du spectacle une idée en mouvement : https://www.nrmagazine.com/meilleurs-films-science-fiction/.
Et si l’on élargit encore, on se rappelle qu’une saga populaire ne survit pas uniquement par la fidélité à ses codes, mais par sa capacité à accueillir d’autres sensibilités, d’autres publics, d’autres façons d’habiter la fiction sérielle : https://www.nrmagazine.com/meilleures-series-yaoi-boys-love/.
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.