Depuis 2002, Nuit Blanche existe. Depuis 2002, il y a ceux qui font un selfie devant la première installation venue et rentrent chez eux à 23h, et ceux qui traversent Paris à pied jusqu’à l’aube en se prenant des chefs-d’œuvre dans la tronche. On écrit pour les seconds. Cette édition 2026, entièrement gratuite, propose plus de 100 projets répartis dans tout Paris et la métropole du Grand Paris, de 17h30 jusqu’au lever du soleil. Barbara Butch, DJ, artiste, militante, a voulu faire de cette nuit « une immense célébration de l’amour ». On peut trouver ça naïf. On peut aussi décider d’y croire le temps d’une nuit. C’est notre choix.
1. L’hôtel de ville en feu (enfin, en pixels)
On commence par le coup d’envoi officiel : le parvis de l’Hôtel de Ville accueille dès 17h30 un cours collectif géant mené par Swedish Fit sur une playlist de Barbara Butch, suivi d’un DJ-set de la directrice artistique herself de 19h à 21h40, puis d’une performance de majorettes par les Majors Girls de Montpellier (une troupe fondée en 1964, moyenne d’âge 60 ans, qui envoie du bâton mieux que la plupart des projets MCU actuels). La cerise : dès 22h et jusqu’à 3h du matin, le duo ALT SHIFT x V.P.M déploie Pulsar, un mapping vidéo immersif structuré autour d’un battement de cœur sur la façade de l’Hôtel de Ville. Des contenus génératifs mêlés à des techniques analogiques, le tout spatialisé. Ça mérite le détour, même pour les allergiques à la fête.

Parvis de l’Hôtel de Ville, 75004 Paris, 17h30 → 3h
2. Les sirènes de Château-Landon (et on ne parle pas du métro)
Annette Messager, née en 1943, Lion d’Or à Venise en 2005, monstre sacré de l’art contemporain français, investit la Piscine Château-Landon pour Sirénocturne, une installation in situ qui peuple le bassin récemment rénové de sirènes et de tritons gonflables, entourés d’une trame sonore et lumineuse. Des formes organiques qui effleurent la surface de l’eau, des présences hybrides mi-corps mi-rêve : c’est beau, c’est inquiétant, c’est Messager. La piscine devient chambre d’échos, le public contemple depuis les coursives. On peut aussi aller voir son exposition Une hirondelle ne fait pas le printemps au Musée de la Chasse (62 Rue des Archives, 75003) jusqu’à minuit dans la même soirée.
Piscine Château Landon, 31 Rue du Château Landon, 75010 Paris, 18h → 2h
3. Barbara Butch On s’aime (les camions qui sillonnent Paris)
Pour les flemmards qui ne veulent pas choisir un quartier : la création vidéo participative de Barbara Butch, On s’aime, circule toute la nuit sur des camions à écran LED dans les rues parisiennes. En amont, des Parisiennes et des Parisiens ont été invités à déclarer « On s’aime » face caméra, seuls, en duo, en famille. Le résultat ? Un kaléidoscope de visages qui fait de l’espace public une scène d’amour collective. Naïf ? Peut-être. Touchant ? Diablement.
Partout dans Paris, 17h → 0h
4. Recoudre la nuit au Gymnase Japy (les fantômes en boules à facettes)
Romuald Jandolo, né à Lille en 1988, pratique à la croisée de l’installation, de la performance et de l’image, a conçu Recoudre la nuit pour Nuit Blanche : une constellation de silhouettes en lévitation, animées par des moteurs de boules à facettes qui fragmentent la lumière. Les figures évoquent les capirotes de la Semaine sainte de Séville, ces capuches pointues qui traversent Goya et la mémoire collective entre grotesque et terreur. Le Gymnase Japy devient une procession fantomatique où les corps invisibilisés de l’Histoire ressurgissent en éclats de lumière. C’est le genre d’œuvre qui reste dans la tête deux jours après. Avec la participation des élèves du Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris.
Gymnase Japy, 2 Rue Japy, 75011 Paris, 19h → 2h
5. Liquid Mirror au Petit Palais (quand les pixels deviennent architecture)
Mathias Kiss, plasticien français d’origine hongroise, formé à la restauration des monuments historiques au Louvre, investit le Petit Palais avec Liquid Mirror, une surface miroir fragmentée en modules carrés qui semble se liquéfier et traverser l’espace. Le pixel quitte l’écran pour devenir matière architecturale : le monument patrimonial de 1900 entre en collision frontale avec la syntaxe numérique. L’installation est placée dans l’axe de L’Allégorie Le Triomphe des femmes de Georges Picard, à l’ascension peinte répond une chute lumineuse. Les visiteurs apparaissent fragmentés, superposés, intégrés à l’œuvre. C’est le genre de truc que vous ne verrez pas dans un musée classique un mardi après-midi.
Petit Palais, 2 Avenue Winston Churchill, 75008 Paris, 19h → 1h
6. Grand Cœur devant le Grand Palais (FEAR en petites lettres)
Milosh Łuczyński (dit VJ Milosh, né à Cracovie en 1973) a conçu Grand Cœur, une sculpture gonflable monumentale et lumineuse rouge vif, installée devant le Grand Palais. Simple, brutal, efficace. À sa base, le mot FEAR à peine visible, « Mon cœur est plus grand que ma peur ». De nuit, la sculpture se métamorphose en lanterne colossale, enveloppant les visiteurs dans une lumière rouge vibrante. Sur une proposition de Barbara Butch, porté par le GrandPalaisRmn. On a vu pire comme projet pour clore une balade nocturne du côté des Champs-Élysées.
Grand Palais, Avenue Winston Churchill, 75008 Paris, 19h → 0h
7. We Rise by Lifting Others à Stalingrad (les Luminarie du nord-est)
Marinella Senatore, artiste italienne née en 1977 à Cava de’ Tirreni, formée à la musique, au cinéma et aux beaux-arts, a érigé Place de la Bataille-de-Stalingrad une architecture éphémère lumineuse monumentale directement inspirée des Luminarie des fêtes populaires du sud de l’Italie : structures métalliques, ampoules LED colorées, arche centrale, rosace centrale en kaléidoscope de points lumineux polychromes. L’inscription « We Rise by Lifting Others » (S’élever en élevant les autres) traverse la structure comme un élément graphique autant que textuel. Présentée dans le cadre du 70e anniversaire du jumelage Paris-Rome, avec le soutien de Ferrero et de la Fondation Simone et Cino Del Duca. Et oui, les Majors Girls de Montpellier y passent aussi à 19h et 23h50 (elles sont partout ce soir, honnêtement c’est mérité).

Place de la Bataille-de-Stalingrad, 75019 Paris, 19h → 6h (la plus longue de la nuit)
8. La nuit sous la peau du ciel à l’Église Saint-Laurent
Marie-Luce Nadal (artiste et chercheuse née en 1984, travaille sur les phénomènes atmosphériques, nuages, foudre, vents) présente Sous la peau du ciel dans l’Église Saint-Laurent : une installation sonore immersive et participative où des voix collectées dans le monde entier, souhaits, désirs, prières intimes, traversent le ciel, se transforment, se mêlent aux coups de foudre cartographiés en temps réel sur la planète. L’œuvre respire comme une peau : elle capte, transmet, vibre. Une cartographie sensible des désirs humains à l’échelle planétaire, servie par une spatialisation sonore travaillée. Dans une église gothique du boulevard de Magenta. Ce soir uniquement.
Église Saint-Laurent, 68 Bd de Magenta, 75010 Paris, 19h → 2h (accès par la Rue Sibourg)
9. Carpet Museum of Iran dans le Marais (les tapis qui chantent)
David Mottahedèh, artiste et statisticien israélien né en 1994 à Jérusalem, fils d’immigrés iraniens, présente Carpet Museum of Iran au Jardin des Rosiers Joseph Migneret, une installation vidéo vertigineuse qui reconstruit les tapis de l’ancien Musée du tapis de Téhéran (fondé en 1978 sous Farah Pahlavi, disparu peu après) à partir de fragments d’archives YouTube : des chanteuses iraniennes filmées avant la Révolution islamique. Un algorithme extrait les couleurs dominantes et les « tisse » en motifs numériques. De loin, on voit des tapis ; de près, on aperçoit des femmes en train de chanter, privées de leur voix. C’est beau. C’est politique. C’est les débuts internationaux d’un artiste à suivre.
Jardin des Rosiers Joseph Migneret, 10 Rue des Rosiers, 75004 Paris, 22h → 2h
10. À contre-courant au Bassin de la Villette (un bateau qui a mis deux mois à arriver)
Le studio Mr. & Mr. (Alexis Lautier et Pierre Talagrand, basé à Montpellier et Sète) a fait partir la LUSA, un petit pointu méditerranéen, du port de Sète le 3 avril dernier. En deux mois, le bateau a remonté près de 1 000 km de fleuves et de canaux, franchi 171 écluses, de la Méditerranée jusqu’au Bassin de la Villette. Ce soir, ce voyage devient une installation flottante inspirée des géants du carnaval, accompagnée d’une bande sonore reconstituant les coulisses de la traversée. C’est la seule œuvre de Nuit Blanche 2026 qui a mis deux mois à arriver à Paris. Ça mérite au moins qu’on fasse le trajet depuis le métro Laumière.
Bassin de la Villette, Promenade Éric-Tabarly, 75019 Paris, 19h → 2h
Et pour aller plus loin dans la nuit ?
La Fondation Louis Vuitton ouvre son auditorium de 20h à minuit pour Une brise d’amour dans la nuit a passé : projections d’œuvres vidéo d’Anri Sala, Valie Export, Valérie Mréjen, Youssef Nabil, et lectures de poésie par quatre poètes et poétesses invités (Selim-a Atallah Chettaoui, Rim Battal, Karim Kattan, Nanténé Traoré). L’Espace Niemeyer (19e) accueille quant à lui Falando de amor, une exposition collective in situ de quatorze étudiants des Beaux-Arts de Paris qui dialogue avec l’architecture futuriste du bâtiment, béton, acier, verre, et une expo anniversaire des 25 ans des Marches des Fiertés à Paris. Le tout, gratuit, jusqu’à 2h.
Les transports en commun fonctionnent normalement toute la nuit. Et les Vélib’ sont gratuits jusqu’au matin avec le code MGP2026. Il n’y a vraiment plus aucune excuse pour rester chez soi.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




