Sur Arte.tv, Mikal. Grandir et s’en sortir ne vend pas du rêve, il le démonte à coups de néon fatigué. Monica Stromdahl enferme sa caméra dans un motel de l’Amérique pauvre, et soudain l’expression « grandir » prend des airs de sport de combat.
Le titre original, Flophouse America, dit déjà tout le poison du projet : pas l’Amérique des cartes postales, mais celle des chambres au rabais, des vies en sursis et des lendemains qui coincent. Le mot flophouse renvoie à ces hébergements de fortune où se croisent sans-abri, travailleurs précaires et autres naufragés du système, dans une économie de la débrouille qui a remplacé depuis longtemps la promesse d’ascension sociale. Le documentaire de Monica Stromdahl, tourné entre 2019 et 2021, s’inscrit dans cette géographie du déclassement avec une précision presque clinique. On y suit Mikal, 12 ans, ses parents Jason et Tonya, et surtout cette cohabitation forcée dans quinze mètres carrés qui sentent la fatigue, l’alcool et la résignation. Avant même que l’image ne s’installe, une donnée claque comme un coup de massue : 38 millions d’Américains qui travaillent vivraient dans des flophouses, et un enfant sur dix vivrait avec un parent dépendant à l’alcool. L’Amérique, la vraie, celle qui ne passe jamais au prime time. Le film ne raconte pas un drame social, il le fait habiter.
En réalité, ce qui frappe d’abord, c’est la manière dont Stromdahl transforme un espace minuscule en théâtre du naufrage ordinaire. Pas de cuisine, la vaisselle dans la baignoire, un rideau pour séparer le lit des parents du canapé de Mikal, et partout cette impression de vivre dans une pièce qui a déjà perdu la partie. Le décor n’est pas un simple cadre : c’est le moteur du récit, la machine à fantasmes inversée, celle qui remplace l’illusion du foyer par la mécanique de l’enfermement. On pourrait presque parler de huis clos social si le terme n’avait pas été usé jusqu’à la corde par le cinéma et la télévision ; ici, il retrouve sa brutalité première. La cinéaste norvégienne observe sans surplomb, sans la moindre tentation de folklore misérabiliste. Elle laisse les corps parler, les silences s’installer, les gestes de survie se répéter. Et, quelque part, c’est encore plus violent qu’un discours à charge. Le réel n’a pas besoin d’en faire des caisses pour être dévastateur.
Le motel comme piège à rêves
Ce qui rend Mikal. Grandir et s’en sortir si sec, c’est son refus obstiné de la consolation. Le documentaire ne cherche ni le petit miracle, ni la rédemption en carton-pâte, ni le plan final qui remettrait tout le monde debout avec une musique qui monte. On est loin du documentaire de plateforme qui vous tient la main pendant qu’il vous explique la misère avec trois violons et une lueur d’espoir au bout du tunnel. Ici, l’espoir existe peut-être, mais il ne se pavane pas. Il se cache dans des détails minuscules : un regard, une tentative de tenir, un enfant qui continue malgré tout à occuper l’espace. C’est peu, et c’est déjà énorme.
La force du film tient aussi à sa temporalité. Entre 2019 et 2021, les États-Unis traversent une période où la précarité du logement devient encore plus visible, encore plus brutale, tandis que les inégalités continuent de creuser leur sillon. Le documentaire ne prétend pas dresser un état des lieux exhaustif, mais il capte un moment où la promesse américaine ressemble à un slogan de pub rincé. Jason et Tonya ne sont pas des figures symboliques sorties d’un manuel de sociologie ; ce sont des gens pris dans une spirale qui les dépasse, et c’est précisément ce qui rend leur présence si gênante, au bon sens du terme. On ne peut pas se réfugier derrière la distance confortable du “cas social”. Le film nous colle le nez sur une réalité qu’on préfère d’habitude laisser hors champ.
Pas de cuisine, pas d’issue, pas de cinéma propre
Autre valeur du documentaire : sa manière de faire du désordre une forme de mise en scène. Le chaos du motel, la promiscuité, l’alcool, la fatigue, tout cela compose une dramaturgie sans effets appuyés. Stromdahl ne cherche pas à “faire joli” avec la misère, et tant mieux. Le cinéma documentaire a parfois le chic pour transformer la détresse en objet de contemplation un peu trop propre ; ici, rien de tel. La caméra reste au plus près, mais jamais voyeuse. Elle regarde sans voler, ce qui n’est pas si courant. Et cette retenue donne au film une tenue presque austère, mais jamais froide.
On pourrait aussi lire Mikal. Grandir et s’en sortir comme un contre-récit du rêve américain, une version sans vernis de la fameuse ascension par le mérite. Sauf qu’ici, le mérite n’a pas grand-chose à faire dans l’affaire. Quand le logement est hors de prix, quand l’alcool grignote le quotidien, quand un enfant vit dans un espace où tout déborde, la morale du “si on veut, on peut” ressemble à une blague de très mauvais goût. Le documentaire ne crie pas, il constate. Et ce constat suffit largement à faire vaciller les belles histoires qu’on aime raconter sur l’Amérique. Le rêve américain, ici, a l’air d’un meuble cassé qu’on n’a jamais eu les moyens de remplacer.
Un enfant au milieu des ruines
Le plus troublant, au fond, reste peut-être Mikal lui-même. Le film ne le transforme pas en symbole abstrait, encore moins en victime décorative. Il est un enfant, avec sa façon d’absorber le monde, de s’y adapter, de le subir aussi. C’est là que le documentaire touche juste : dans cette tension entre l’âge où l’on devrait apprendre à grandir et celui où l’on apprend déjà à encaisser. Le titre français pose la question de la survie ; le film, lui, montre surtout combien cette survie est une affaire quotidienne, presque matérielle, comme si tenir debout relevait d’une technique.
À l’arrivée, Mikal. Grandir et s’en sortir ne cherche pas à faire pleurer dans les chaumières, encore moins à distribuer des bons points de compassion. Il regarde une famille au bord du gouffre et refuse d’en faire une fable édifiante. C’est rude, parfois étouffant, mais d’une honnêteté qui force le respect. Et puis, soyons francs : dans le grand cirque des récits de résilience, voir un documentaire qui ne prend pas le spectateur pour un touriste social, ça fait du bien. Ici, on ne sort pas grandi. On sort secoué. Et c’est déjà pas mal.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




