Lav Diaz n’a jamais été du genre à faire dans la demi-mesure : avec Let Us Through, Dear Ancestors, il reprend son grand chantier du temps, de l’Histoire et des fantômes, pour livrer un drame en costumes qui préfère la résonance à l’esbroufe. Et comme d’habitude chez lui, la patience n’est pas une vertu décorative : c’est le prix d’entrée.

Depuis plus de vingt ans, le cinéaste philippin a imposé une manière de filmer qui ressemble à une prise de position politique autant qu’à une esthétique. Ses films, souvent fleuves, travaillent la durée comme d’autres travaillent le montage nerveux : en étirant les plans, en laissant les corps habiter le cadre, en refusant le confort du récit mâché. On se souvient de Melancholia (2008), de From What Is Before (2014), du monumental The Woman Who Left (2016), Lion d’or à Venise, ou encore de When the Waves Are Gone (2022), autant de pièces d’un même puzzle où la mémoire nationale se cogne à la violence des dominations. Chez Diaz, le passé n’est jamais un décor : c’est une plaie ouverte. Et Let Us Through, Dear Ancestors s’inscrit pile dans cette logique de cinéma qui ne caresse pas l’Histoire, mais la gratte jusqu’à l’os.

Le film arrive dans un moment où le drame historique a souvent deux options : la reconstitution prestige, bien polie, bien éclairée, bien vendable, ou le grand geste auteuriste qui prend le risque de perdre le spectateur en route. Diaz, lui, fait un autre pari. Il ne cherche ni la machine à Oscars ni le petit confort de la fresque illustrative. Il préfère la friction, le doute, la persistance. Et c’est précisément là que son cinéma devient précieux : il rappelle que le costume n’est pas un vernis, mais une manière de penser les rapports de classe, de pouvoir et de transmission. En clair, il ne filme pas le passé pour le rendre joli ; il le filme pour qu’il nous tombe dessus.

Le temps, ce sale gosse

Dans un film de Lav Diaz, la durée n’est pas un caprice d’auteur en mal de reconnaissance. C’est la matière même du drame. Le cinéaste sait que l’oppression ne se résume pas à un événement spectaculaire : elle s’inscrit dans l’attente, l’usure, la répétition, les silences qui s’allongent. D’où cette impression, chez lui, que chaque plan porte une charge morale. On n’est pas là pour “suivre l’action”, mais pour éprouver la densité d’un monde. Et ça, qu’on aime ou pas, c’est du cinéma qui a des tripes.

Let Us Through, Dear Ancestors semble prolonger cette obsession de la mémoire comme terrain miné. Le titre lui-même dit tout : il y a les ancêtres, donc la filiation ; il y a le passage, donc l’obstacle ; il y a la demande, presque la supplique, donc une histoire de permission et de dette. Chez Diaz, les vivants ne sont jamais seuls dans le cadre. Ils traînent avec eux les morts, les vaincus, les humiliés, tout un chœur invisible qui fait de chaque geste une affaire collective. Le film n’avance pas, il remonte le courant.

Pas de grand soir, mais des braises

Ce qui frappe dans la trajectoire de Diaz, c’est sa fidélité à une forme de radicalité qui n’a rien de décoratif. On a beaucoup parlé de ses durées hors norme, parfois de huit heures, dix heures ou davantage selon les versions et les montages, comme si le chiffre suffisait à résumer l’expérience. Sauf que le vrai sujet n’est pas la longueur, c’est la manière dont il fabrique une écoute. Ses films demandent une disponibilité presque physique, et en échange ils offrent une chose devenue rare : le sentiment que l’image pense en même temps qu’elle montre.

Dans Let Us Through, Dear Ancestors, cette méthode prend une valeur particulière. Le drame historique permet à Diaz de faire ce qu’il sait faire de mieux : relier l’intime et le politique sans les confondre, faire de la maison un champ de bataille, du visage un territoire, du silence une archive. On est loin du costume qui sert à faire chic. Ici, le passé est un système de forces, et la mise en scène en épouse les secousses. C’est du cinéma de résistance, pas de salon.

Le monstre sacré et la machine à fantasmes

Il y a chez Lav Diaz quelque chose du monstre sacré au sens noble : un cinéaste qui a construit une œuvre si cohérente qu’elle finit par imposer ses propres règles au spectateur. Ce n’est pas un auteur “accessible” au sens marketing du terme, et tant mieux. Le cinéma contemporain adore les compromis mous, les formats sages, les récits qui s’excusent d’exister. Diaz, lui, continue de faire du cinéma comme on tient une position. Pas pour provoquer gratuitement, mais parce qu’il croit encore que la forme peut porter une vision du monde.

Et c’est bien pour ça que Let Us Through, Dear Ancestors mérite qu’on s’y arrête. Non pas parce qu’il cocherait les cases du grand film historique à la mode, mais parce qu’il rappelle qu’un long métrage peut encore être une expérience de pensée, un espace de lutte, une manière de remettre les pendules à l’heure en les cassant d’abord. Dans une industrie qui adore accélérer, lisser et simplifier, Diaz continue de ralentir, d’épaissir, de compliquer. Il ne demande pas qu’on le suive ; il exige qu’on se rende disponible. Et franchement, ça change des films qui vous prennent par la main comme des enfants perdus au rayon yaourts.

Au fond, la vraie question n’est pas de savoir si l’on “tiendra” devant un film de Lav Diaz. La bonne question, c’est plutôt : qu’est-ce qu’on accepte de laisser remonter quand le cinéma cesse enfin de nous distraire ?

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