On adore raconter que le western a été enterré avec les grands espaces, sauf qu’il continue de ressortir du saloon par la porte de derrière, cabossé mais bien vivant. La preuve avec cette sélection de films longtemps regardés de travers, parfois pour de mauvaises raisons, parfois parce qu’ils ont eu le malheur de sortir au mauvais moment, parfois parce que le box-office leur a mis une claque et que la mémoire collective adore confondre échec commercial et absence de talent. C’est un vieux réflexe de cinéphiles pressés, et franchement, ça fait un peu pitié.

Le genre a pourtant connu des métamorphoses en cascade : le western classique des années 40 et 50, le spaghetti western qui a dynamité les codes dans les années 60, puis la vague révisionniste, plus sombre, plus politique, plus sale aussi. Entre-temps, les studios ont continué de parier sur la poule aux œufs d’or, avant de se rendre compte qu’un western trop long, trop amer ou trop étrange pouvait aussi se prendre les pieds dans le tapis. D’où cette catégorie si délicieuse des films “sous-cotés” : des œuvres que l’histoire a parfois punies pour leur audace, leur étrangeté ou leur mauvais timing. Le western n’est pas mort, il a juste été mal rangé.

Et c’est précisément là que ça devient intéressant : derrière les réputations bancales, on trouve souvent les films les plus libres du lot.

Le Far West, mais avec des bleus à l’âme

Dans cette galerie, Duck, You Sucker! de Sergio Leone tient une place à part. Sorti en 1971, avec Rod Steiger et James Coburn, le film prend la révolution mexicaine comme terrain de jeu et de chaos, en mêlant comédie burlesque, violence stylisée et souffle politique. Leone, qui avait déjà redéfini le western avec Pour une poignée de dollars et Le Bon, la Brute et le Truand, y pousse encore plus loin son goût du décalage. Le résultat, longtemps éclipsé par ses monuments plus célèbres, a pourtant tout d’un grand film de cinéaste : mise en scène souveraine, musique d’Ennio Morricone, duo d’acteurs qui fonctionne comme une machine à étincelles.

On retrouve la même logique dans Chisum de Andrew V. McLaglen, sorti en 1970 avec John Wayne. Ici, le Duke joue moins le héros conquérant que le patriarche fatigué, presque un sage de la frontière, au milieu d’un conflit inspiré de la guerre du comté de Lincoln. Ce n’est pas le western le plus flamboyant de Wayne, et justement : c’est ce déplacement qui le rend précieux. Wayne y capitalise sur son âge, sur son autorité, sur cette manière de tenir l’écran sans forcer. Quand le mythe accepte de vieillir, il devient souvent plus intéressant que lorsqu’il fanfaronne.

Les hors-la-loi de la mémoire

Avec Ride with the Devil d’Ang Lee, sorti en 1999, on bascule dans un western de la guerre de Sécession qui refuse le confort des grands récits héroïques. Tobey Maguire et Skeet Ulrich y errent dans un pays déchiré, où la frontière entre idéal politique, survie et barbarie devient franchement floue. Le film a été boudé à sa sortie, alors qu’il regarde la guerre civile comme un désastre moral plutôt que comme une fresque patriotique. Ang Lee y fait ce qu’il sait faire de mieux : filmer les tensions intimes dans un cadre historique qui semble trop vaste pour ses personnages. Et c’est précisément pour ça que ça marche.

Jim Jarmusch, lui, a signé avec Dead Man en 1995 un western acide, halluciné, presque spectral, porté par Johnny Depp et Gary Farmer. On est loin du cheval qui galope vers l’horizon : ici, le western devient une traversée mentale, une dérive métaphysique en noir et blanc, avec la guitare de Neil Young qui griffe l’image. Le film a longtemps été traité comme une bizarrerie d’auteur, alors qu’il s’agit d’une des plus belles déconstructions du mythe américain. Le Far West y devient un couloir vers l’au-delà, et ça, mine de rien, ça a plus de gueule qu’un duel de routine.

Affiche de La Porte du paradis
Affiche de La Porte du paradis

Le sable, le sang et l’Australie

Autre détour malin : The Proposition de John Hillcoat, sorti en 2005, qui déplace le western dans l’Outback australien. Guy Pearce y incarne un hors-la-loi pris dans un marché moral pourri dès le départ, avec Ray Winstone en homme de loi pas franchement humaniste. Le film a marqué les critiques par son atmosphère suffocante, sa violence sèche et sa manière de faire du paysage une menace à part entière. On n’est pas dans le western de carte postale, on est dans une terre qui vous regarde mourir. Et c’est très bien comme ça.

Dans un registre voisin, Firecreek de Vincent McEveety, sorti en 1968 avec James Stewart et Henry Fonda, joue la carte du western plus rugueux, presque crépusculaire. Voir Stewart, ce monument de douceur américaine, affronter un bandit incarné par Fonda, c’est déjà tout un programme : le film s’amuse à tordre les attentes, à salir les figures rassurantes, à faire glisser le mythe vers quelque chose de plus sec, de plus brutal. C’est moins célèbre que les grands sommets du genre, mais ça a une vraie tenue. Quand les vieux briscards du studio system se mettent à tirer plus vite que leur ombre, le western change de température.

Les grands noms, les petits oublis

Le cas de Wyatt Earp, sorti en 1994 avec Kevin Costner, est un peu particulier. Le film a souffert de la comparaison immédiate avec Tombstone, sorti l’année précédente, plus nerveux, plus compact, plus aimable avec le spectateur. Mais le film de Costner, réalisé par Lawrence Kasdan, a une ambition biographique plus large, plus ample, presque obstinée. Trois heures de durée, une volonté de couvrir toute une vie, une approche moins clinquante mais plus méthodique : on peut trouver ça trop sage, mais pas insignifiant. Costner y confirme qu’il sait cadrer la poussière, les visages et les légendes sans transformer le tout en parc d’attractions.

Et puis il y a The Ballad of Cable Hogue de Sam Peckinpah, sorti en 1970, qui prend à rebours l’image du cinéaste de la violence en livrant un western comique, tendre et tordu. Jason Robards y campe un marginal qui découvre une source d’eau dans un coin perdu, et tout le film repose sur cette idée presque absurde : survivre, c’est parfois inventer une petite économie de fortune au milieu du néant. Peckinpah, après The Wild Bunch, aurait pu se contenter d’en remettre une couche côté carnage. Il choisit au contraire la dérision, le burlesque, la mélancolie. Le bonhomme savait très bien que le mythe du western tient aussi à ses ratés, à ses creux, à ses éclats de rire au mauvais endroit.

Le sommet du malentendu

Au bout de la route, Man of the West d’Anthony Mann, sorti en 1958 avec Gary Cooper, mérite sans doute mieux que son statut de western “sérieux” parmi d’autres. Cooper y joue un homme rattrapé par un passé douteux, contraint de renouer avec une violence qu’il croyait enterrée. Le film a choqué à l’époque par sa noirceur morale, ce qui en dit long sur la manière dont le western pouvait encore, à la fin des années 50, troubler les bonnes consciences américaines. Mann filme la régression, la honte, le retour du refoulé avec une sécheresse qui ne cherche jamais à plaire.

Et puis il y a Heaven’s Gate de Michael Cimino, sorti en 1980, le grand épouvantail critique, le film maudit par excellence. Sa réputation de désastre a longtemps écrasé tout le reste, alors même que l’œuvre, dans sa version la plus attentive, raconte la violence sociale, la lutte des classes et la brutalité de la conquête de l’Ouest avec une ampleur presque démesurée. Kris Kristofferson y traverse un monde où l’histoire se fabrique dans la boue, le sang et les rapports de force. Le film a payé son gigantisme, son budget, son ambition, son refus de la petite mesure. Mais c’est justement là que se niche son intérêt : un western peut être trop grand pour son époque sans être trop grand pour le cinéma.

Alors oui, on peut continuer à répéter les mêmes titres rassurants à l’infini. Ou bien aller chercher ces films qui ont pris la poussière pour de mauvaises raisons et qui, aujourd’hui encore, ont de quoi faire vaciller les certitudes. Le western adore les revenants. Et celui-là, visiblement, n’a pas fini de remonter à cheval.

Bande-annonce VF de La Porte du paradis

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