Le cinéma vietnamien ne se contente plus de faire de la figuration dans son propre pays : avec 70 % du box-office local capté par des films nationaux, il commence à parler fort, très fort. Et à Da Nang, le patron de Galaxy Studio a eu la délicatesse de rappeler que l’avenir ne se jouera pas seulement à domicile, mais aussi dans les coproductions mondiales. Pas très subtil, mais diablement logique.
Le signal est loin d’être anecdotique. Quand un marché national bascule à ce point, on ne parle plus d’un petit sursaut patriotique ni d’un effet de mode passager, on parle d’un rapport de force. Le Vietnam, qui a longtemps vécu sous l’ombre portée des mastodontes hollywoodiens et des importations régionales, voit aujourd’hui ses productions locales s’imposer dans les salles avec une aisance qui ferait presque rougir certains territoires plus installés. À l’échelle d’un box-office, 70 % de part de marché, ce n’est pas un frémissement : c’est une prise de pouvoir. Et derrière cette poussée, il y a une industrie qui cherche à passer du statut de marché prometteur à celui de partenaire qu’on ne peut plus traiter comme un simple débouché. Autrement dit : le Vietnam ne veut plus seulement remplir les écrans, il veut peser dans la cuisine du cinéma mondial.
Dans le décor de ces Danang Industry Days, l’intervention du patron de Galaxy Studio a donc valeur de petit manifeste. Le message est clair : si le cinéma vietnamien veut consolider sa place, il doit sortir du tête-à-tête un peu étroit entre production locale et consommation locale. Les coproductions internationales, sur le papier, offrent tout ce qu’aiment les industriels du secteur : mutualisation des risques, élargissement des marchés, accès à des talents et à des réseaux de distribution plus vastes. Bref, la vieille recette de la poule aux œufs d’or, mais avec des ingrédients plus exotiques et des ambitions moins provinciales. Le marché national sert d’appui, pas de plafond.
Du box-office à la table des grands
Pour comprendre ce qui se joue, il faut regarder la mécanique économique en face. Un cinéma local qui atteint une telle domination dans son propre box-office ne gagne pas seulement des entrées : il gagne de la crédibilité auprès des financeurs, des vendeurs internationaux et des plateformes qui aiment flairer les territoires en expansion. En gros, quand les chiffres suivent, les discours cessent d’être folkloriques. Le Vietnam peut dès lors se présenter non plus comme un simple pays à “développer”, mais comme un pôle où l’on peut monter des projets capables de voyager. Et ça change tout, y compris dans la manière dont les producteurs étrangers envisagent le territoire : non plus comme décor de passage, mais comme base de production et marché de sortie. Le cinéma vietnamien ne demande plus une place à table : il commence à choisir le menu.
Cette montée en puissance dit aussi quelque chose d’assez réjouissant sur l’état du cinéma asiatique contemporain. Pendant que certains marchés s’épuisent à recycler des franchises jusqu’à l’os, d’autres territoires consolident des écosystèmes plus souples, plus opportunistes, parfois plus nerveux. Le Vietnam s’inscrit dans cette logique de circulation : films locaux, circulation régionale, potentiel international, et désormais ambition de coproduction. Ce n’est pas encore un Olympe industriel, mais on sent bien que le pays refuse la place de figurant docile. Et franchement, il était temps. Le centre de gravité bouge, et Hollywood n’a pas le monopole du bal.
Coproduire, ou comment ne pas rester au bord du cadre
Les coproductions internationales ont toujours eu ce parfum de compromis élégant et de calcul très concret. On y gagne de l’argent, de la visibilité, parfois une meilleure circulation en salles, souvent un accès plus simple à certains marchés. On y perd aussi un peu de souveraineté artistique si l’équilibre penche trop du côté des partenaires les plus puissants. C’est là que le cinéma vietnamien devra éviter le péché originel de tant d’industries émergentes : croire qu’il suffit d’ouvrir la porte pour que la reconnaissance tombe du ciel. Non. Il faut des scénarios solides, des producteurs qui savent négocier, des réalisateurs capables de garder une voix, et des partenaires étrangers assez malins pour comprendre qu’ils n’achètent pas un décor, mais une sensibilité. La coproduction n’est pas une baguette magique, c’est un bras de fer poli.
Le cas vietnamien est d’autant plus intéressant qu’il arrive à un moment où le cinéma mondial cherche désespérément de nouveaux relais de croissance. Les studios américains ont beau continuer à aligner des budgets de blockbuster et des stratégies d’exploitation en salles calibrées au millimètre, la vraie bataille se joue aussi ailleurs : dans la capacité à faire émerger des récits locaux qui peuvent voyager sans se dissoudre. Le Vietnam a là une carte à jouer, à condition de ne pas se laisser avaler par le grand cirque de la standardisation. Parce qu’à force de vouloir plaire à tout le monde, on finit souvent par ne parler à personne. Et ça, les salles ne le pardonnent pas longtemps.
Da Nang, vitrine ou tremplin ?
Les Industry Days de Da Nang fonctionnent ici comme une scène d’exposition autant que comme un laboratoire d’alliances. On y expose les ambitions, on y teste les discours, on y jauge les appétits. C’est le genre d’endroit où les mots “partenariat”, “plateforme” et “déploiement” volent en escadrille, mais où se dessinent parfois de vraies trajectoires industrielles. Si Galaxy Studio pousse si fort la logique des coproductions, c’est sans doute parce que le moment est favorable : le marché local est porteur, le public répond présent, et l’idée d’un cinéma vietnamien exportable n’a plus rien d’une chimère. Reste à transformer l’essai, ce qui est toujours le moment où les belles intentions se prennent les pieds dans le tapis. Le plus dur commence quand les chiffres arrêtent de faire la claque.
On peut donc lire cette montée en puissance comme un basculement discret mais sérieux. Le Vietnam n’est pas encore le nouveau géant qu’on brandira dans les conférences de marché pour se donner des airs visionnaires, mais il n’est plus non plus ce territoire qu’on regarde de loin en hochant la tête. Il avance, il structure, il négocie. Et dans un secteur où tant de pays se battent pour exister entre deux franchises et trois algorithmes, ce n’est déjà pas rien. La vraie question, maintenant, c’est de savoir qui acceptera de monter dans le train sans vouloir conduire à la place du conducteur. Parce qu’un marché qui prend 70 % chez lui finit toujours, tôt ou tard, par vouloir sortir de chez lui.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




