Un homme qui a marché aux côtés de Martin Luther King. Un pasteur qui a osé défier l’establishment blanc en se présentant deux fois à la présidence. Un militant qui, même cloué dans un fauteuil roulant par Parkinson, continuait à manifester dans les rues de Minneapolis pour George Floyd. Ce mardi 17 février 2026, Jesse Jackson est mort paisiblement, entouré des siens, laissant derrière lui un vide immense dans le combat pour l’égalité raciale aux États-Unis .
Mais son départ soulève une question troublante : que reste-t-il aujourd’hui de son combat dans une Amérique encore profondément divisée ?
L’essentiel à retenir
- ✦ Décès : Jesse Jackson meurt à 84 ans le 17 février 2026, après avoir lutté près d’une décennie contre la maladie de Parkinson
- ✦ Héritage : Compagnon de route de Martin Luther King, présent lors de son assassinat à Memphis en 1968
- ✦ Politique : Premier candidat afro-américain sérieux aux primaires démocrates (1984 et 1988)
- ✦ Impact : A mobilisé des millions d’électeurs noirs sur les listes électorales et fondé deux organisations majeures
- ✦ Engagement jusqu’au bout : Malgré ses problèmes de santé, il manifestait encore pour Black Lives Matter
Un témoin direct de l’assassinat qui a changé l’Amérique
Le 4 avril 1968, sur le balcon du Lorraine Motel à Memphis, Jesse Jackson se trouve aux côtés de Martin Luther King Jr. quand la balle d’un tireur embusqué fracasse la mâchoire du leader des droits civiques . Ce moment traumatisant forge à jamais la mission de Jackson. Il n’a alors que 26 ans. La tache de sang sur sa chemise devient le symbole d’un héritage à porter, d’une lutte à continuer contre vents et marées.
Trois ans plus tôt, en 1965, il avait rejoint la marche historique de Selma à Montgomery en Alabama, cet événement qui força l’adoption du Voting Rights Act . King avait vu en lui un potentiel rare et l’avait envoyé à Chicago lancer Operation Breadbasket, une initiative audacieuse pour forcer les entreprises à embaucher des travailleurs noirs. Le pari était risqué. L’exécution fut implacable.

Quand un pasteur noir défie la Maison Blanche
En 1984, Jesse Jackson provoque un séisme politique. Cet homme noir, pasteur baptiste de surcroît, annonce sa candidature aux primaires démocrates pour l’élection présidentielle . L’establishment démocrate ricane. Les médias le traitent comme une curiosité. Pourtant, Jackson récolte 3,5 millions de voix, remporte cinq primaires et finit troisième.
Quatre ans plus tard, en 1988, il récidive avec encore plus de force. Cette fois, il arrive deuxième, remporte onze États et obtient près de 7 millions de suffrages. Sa Rainbow Coalition, cette coalition arc-en-ciel rassemblant Noirs, Latinos, travailleurs blancs et minorités, fait trembler le système politique américain. Il démontre qu’un candidat noir peut mobiliser au-delà des frontières raciales, un exploit alors impensable.
Un précurseur méconnu de l’élection d’Obama
Sans Jesse Jackson, pas de Barack Obama. C’est une vérité historique que certains préfèrent oublier. Les campagnes de Jackson ont inscrit des millions d’électeurs noirs sur les listes électorales, brisé le plafond de verre psychologique et prouvé qu’un Afro-Américain pouvait aspirer légitimement au Bureau ovale . Pourtant, les relations entre les deux hommes restèrent toujours complexes, teintées de respect mutuel mais aussi de rivalités générationnelles.
Les batailles qui ont sculpté une légende
Jackson n’était pas homme à se reposer sur ses lauriers politiques. Il fonda deux organisations qui devinrent des piliers du militantisme noir américain : Operation PUSH (People United to Save Humanity) en 1971, puis la National Rainbow Coalition quelques années après . Ces structures lui permirent d’intervenir sur tous les fronts : droit de vote, accès à l’emploi, éducation, soins de santé.
| Période | Combat majeur | Impact |
|---|---|---|
| 1965-1968 | Mouvement des droits civiques aux côtés de MLK | Participation aux marches historiques, présent lors de l’assassinat de King |
| 1971 | Fondation d’Operation PUSH | Pression économique sur les entreprises pour l’embauche des Noirs |
| 1984-1988 | Deux campagnes présidentielles | 11,5 millions de voix cumulées, mobilisation massive des électeurs minoritaires |
| 2000 | Contestation de l’élection Bush-Gore | Dépôt d’une plainte pour discrimination électorale en Floride |
| 2020 | Soutien à Black Lives Matter | Manifestations à Minneapolis malgré Parkinson et fauteuil roulant |
Le paradoxe d’un héros controversé
Jackson ne fut jamais un saint. Ses détracteurs lui reprochaient son ego surdimensionné, ses déclarations parfois maladroites, ses accointances avec certains régimes autoritaires. En 1984, une phrase antisémite prononcée en privé mais captée par un journaliste faillit détruire sa carrière politique. Il dut s’excuser publiquement, un moment d’humiliation qu’il n’oublia jamais.
Mais réduire Jackson à ses controverses serait passer à côté de l’essentiel. Cet homme a passé six décennies à se battre pour que les Noirs américains accèdent à la pleine citoyenneté. Six décennies à faire entendre la voix des sans-voix, selon l’expression de sa famille . Six décennies à refuser que le silence devienne la norme face à l’injustice.
Un corps malade, un esprit insoumis
En 2017, Jackson annonce publiquement qu’il souffre de la maladie de Parkinson . Son père était mort de la même maladie à 88 ans en 1997. Le diagnostic tombe comme un couperet. Progressivement, le pasteur perd sa mobilité, ce corps qui avait arpenté les routes de l’Amérique pendant des décennies le trahit. En novembre 2024, on lui diagnostique une paralysie supranucléaire progressive, un trouble neurologique rare affectant mouvements du corps, marche, équilibre et mouvements oculaires .
Pourtant, Jackson refuse de se laisser abattre. En 2020, à 79 ans, il se rend à Minneapolis après la mort de George Floyd, ce Noir américain asphyxié par un policier blanc. Affaibli, il lance aux manifestants : « Même si nous gagnons, ce sera un soulagement, pas une victoire. Ils continuent à tuer les nôtres. Arrêtez la violence, sauvez les enfants. Gardez l’espoir vivant » . Ce message résume toute sa philosophie : ne jamais céder au désespoir, même quand tout semble perdu.
L’héritage contesté d’une génération qui s’en va
Avec la mort de Jesse Jackson, c’est toute une génération de leaders des droits civiques qui s’éteint. Ces hommes et ces femmes qui ont marché sous les coups de matraque, qui ont été aspergés de jets d’eau haute pression, qui ont été emprisonnés pour avoir simplement réclamé le droit de voter. Leur sacrifice a ouvert la voie à des avancées considérables, de l’élection du premier président noir à la reconnaissance du mouvement Black Lives Matter.
Mais l’Amérique de 2026 reste profondément fracturée. Les violences policières contre les Afro-Américains n’ont pas disparu. Les inégalités économiques se creusent. Les débats sur les droits fondamentaux et la protection des minorités restent d’actualité, aussi bien aux États-Unis qu’en Europe. Le rêve de Martin Luther King d’une société où les hommes seraient jugés selon leur caractère et non la couleur de leur peau demeure largement inachevé.
Que transmet-on aux nouvelles générations ?
Les jeunes militants d’aujourd’hui, ces artistes afro-américains comme Tyler Mitchell qui réinventent les codes de la représentation noire, ou des rappeurs engagés comme Killer Mike qui explorent la condition noire sous toutes ses facettes, héritent d’un combat inachevé. Jackson leur a montré qu’il fallait occuper tous les espaces : la rue, les urnes, les médias, l’économie.
Sa dernière apparition publique majeure remonte au 20 août 2024, lors de la convention démocrate de Chicago qui investissait Kamala Harris comme candidate à la présidence . Diminué, en fauteuil roulant, Jackson ne pouvait plus parler. Mais son simple sourire, ses saluts de la main ont déclenché une standing ovation interminable. Ce jour-là, toute l’assemblée comprenait qu’elle saluait non pas un homme, mais une époque entière.

Une mort qui résonne comme un appel
Jesse Jackson s’en va dans une Amérique qui ressemble étrangement à celle de sa jeunesse. Les Noirs américains représentent 13% de la population mais 40% des personnes incarcérées. Le taux de chômage dans les communautés afro-américaines reste le double de celui des Blancs. Les écarts de richesse entre races n’ont jamais été aussi importants depuis les années 1960.
Sa famille a déclaré que son « engagement indéfectible en faveur de la justice, de l’égalité et des droits humains a contribué à façonner un mouvement mondial pour la liberté et la dignité » . Ces mots ne sont pas une épitaphe. Ils sont un défi lancé aux générations futures : qu’allez-vous faire de cet héritage ?
Jackson aimait répéter : « Gardez l’espoir vivant ». C’était le slogan de ses campagnes présidentielles. Aujourd’hui, alors que son corps repose enfin après 84 années d’un combat acharné, cette injonction résonne avec une force nouvelle. Garder l’espoir vivant ne signifie pas attendre passivement que les choses changent. Cela signifie se battre, manifester, voter, créer, résister jusqu’au dernier souffle.
Comme il l’avait prévenu face aux menaces de Donald Trump d’envoyer l’armée contre les manifestants de Black Lives Matter : « Nous devrons aller en prison, nous résisterons » . Cette détermination inébranlable, même face aux forces armées de l’État, définit l’essence même de Jesse Jackson. Un homme qui n’a jamais plié.
Son histoire nous rappelle une vérité inconfortable : les droits ne sont jamais définitivement acquis. Chaque génération doit les défendre, les réaffirmer, les étendre. Jesse Jackson a fait sa part. Il nous appartient maintenant de faire la nôtre.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



