Jackass 5 : Ce qu’il doit absolument accomplir avant tout

Il existe des formules qui dépassent leur simple statut de slogan et deviennent une clé d’accès à une époque. « Hello, I’m Johnny Knoxville… » fait partie de ces phrases-là : un seuil, une promesse, une petite secousse dans la culture populaire. Mais en 2026, au moment où Jackass 5 s’annonce en salles pour le 26 juin, la vraie question n’est pas de savoir si l’on peut encore rire du chaos. Elle est plus délicate, presque morale : comment faire durer l’esprit Jackass sans transformer ses pionniers en figures tragiques de leur propre légende ?

Un retour en salles qui engage plus qu’un simple “encore une”

Le film est présenté comme un nouveau chapitre cinéma, non comme une simple extension de plateforme. C’est un détail qui compte. Jackass est né d’une culture du petit écran et de la captation brute, mais il a trouvé au cinéma un amplificateur : le grand format ne rend pas les gags « plus nobles », il les rend plus lisibles, plus chorégraphiés, plus collectifs. Un stunt au cinéma, c’est une question de rythme de montage, de temporalité, d’attente et de relance. Revenir en salles, c’est donc revendiquer une vraie mise en scène du désordre.

La nouvelle annonce a aussi une valeur symbolique : Johnny Knoxville avait laissé entendre que Jackass Forever serait son dernier geste pour la franchise. Revenir n’est pas incohérent — le temps reconfigure les certitudes — mais ce retour impose une responsabilité. Parce que ce qui était, dans les années 2000, une insolence de jeunes corps invincibles devient, à l’approche ou au-delà de la cinquantaine, un territoire fragile : celui où le rire peut basculer dans l’inquiétude.

Ce que la saga a déjà compris : l’usure n’est pas un gag

Jackass Forever avait une intelligence souvent sous-estimée : il assumait son statut de passage, en invitant une nouvelle génération à partager l’écran avec les figures historiques. Le film fonctionnait comme une fête où les anciens restent au centre, mais où les nouveaux apprennent la grammaire de la maison. Ce n’était pas seulement du renouvellement de casting, c’était un travail de continuité : la preuve que l’ADN peut survivre à ses inventeurs.

On y voyait clairement que les meilleurs moments ne venaient pas uniquement du « retour des grands classiques », mais de l’énergie des nouveaux venus capables de pousser la logique Jackass dans des zones inédites — parfois plus physiques, parfois plus absurdes, parfois plus dérangeantes. Cette dynamique, Jackass 5 devra la prendre au sérieux : pas comme un bonus, mais comme son enjeu dramatique principal, même si la saga n’a jamais prétendu raconter une histoire au sens traditionnel.

Ce qu’il doit absolument accomplir avant tout : passer le relais, réellement

Le point crucial de Jackass 5 n’est pas de réussir des gags « plus gros ». C’est de réussir un changement de garde sans trahir l’esprit originel. Et cela demande plus qu’un générique rempli de nouveaux noms : il faut une redistribution claire du centre de gravité. Autrement dit, que le film cesse d’être construit comme « Knoxville et sa bande + des invités », pour devenir « une nouvelle bande, avec les anciens en orbite ».

C’est un geste de cinéma autant qu’un geste de franchise. La mise en scène peut l’organiser de manière subtile : en donnant aux nouveaux un temps d’exposition plus long, des blocs de séquences où ils portent la dynamique comique, et surtout une variété de registres. Car Jackass n’a jamais été seulement la douleur et le choc : c’est aussi une comédie de caractères, une manière d’observer comment un groupe fabrique du chaos, comment la bravade devient rituel, comment l’amitié se révèle au milieu des cris.

Passer le relais, ce n’est pas effacer les anciens. C’est les placer au bon endroit : celui de la transmission, de la complicité, parfois même d’une présence plus rare mais plus précieuse. Les voir tout faire encore, à l’approche de la soixantaine, risquerait de créer une sensation involontaire : non plus la transgression joyeuse, mais la répétition anxieuse.

La question de l’éthique du rire : quand le corps devient un enjeu

On ne parle pas ici de morale au sens puritain. On parle de mise en danger réelle, et du pacte implicite entre le film et son public. Jackass a toujours flirté avec la ligne : celle où l’on rit parce que l’on sait — ou croit savoir — que la bande contrôle la situation, que le chaos est encadré, que l’accident reste un risque calculé. Or, plus l’âge avance, plus ce pacte se fissure : un même choc n’a pas la même signification sur un corps de 25 ans que sur un corps de 55 ans.

Le film devra donc réussir une chose difficile : préserver la sensation de danger (car elle fait partie du langage) tout en évitant d’installer une tristesse en arrière-plan. Cela peut passer par une réinvention des dispositifs : plus de pranks construits comme des scènes, plus de situations où la peur vient de l’attente et du cadre, moins de surenchère de traumatismes. La comédie physique peut être inventée, stylisée, montée autrement, sans perdre son mordant.

Réinventer la forme Jackass : le cinéma comme outil, pas comme vitrine

Un des pièges des suites tardives est la tentation du musée : ressortir les gestes connus, cocher des cases, répondre à une nostalgie. Or Jackass n’a jamais été seulement une collection de numéros. À son meilleur, la franchise crée un tempo, une respiration, une alternance entre préparation, suspense, explosion, retombée, et commentaire à chaud. Le matériau a quelque chose de documentaire — des corps réels, des réactions réelles — mais la construction est bel et bien cinématographique.

Jackass 5 doit donc questionner son propre montage : comment surprendre un public qui connaît déjà la mécanique ? Comment jouer avec les attentes ? Comment filmer l’impact sans en faire l’unique horizon ? La réponse peut être dans la variation : des séquences plus longues où l’on laisse vivre la situation, d’autres ultra-compactes qui claquent comme des haïkus idiots et magnifiques. Et surtout, une attention au collectif : Jackass est une comédie de groupe avant d’être une compilation de blessures.

Les nouveaux visages : pas des remplaçants, des auteurs de chaos

La meilleure idée de la période récente est d’avoir introduit des personnalités capables de porter l’héritage sans l’imiter. Dans Forever, certains nouveaux membres ont prouvé qu’ils ne venaient pas « apprendre à faire du Jackass », mais apporter une tonalité propre : une manière de parler, une façon d’encaisser, une inconscience singulière, parfois une capacité à transformer un simple gag en petite scène mémorable.

Si Jackass 5 veut réussir sa mue, il doit faire confiance à ces profils comme à des protagonistes. Leur donner des séquences signatures. Les laisser échouer, improviser, trouver leur musique. Et, point essentiel, ne pas réduire leur présence à une escalade de douleur destinée à prouver qu’ils “méritent” d’être là. La légitimation ne doit pas être uniquement physique : elle peut être comique, inventive, imaginative.

Mise en perspective : une franchise qui ressemble à une tradition orale

On compare parfois Jackass à un cirque, à un burlesque contemporain, à une lointaine descendance de la comédie slapstick. Ces rapprochements ont du sens si on les prend techniquement : la précision du timing, la préparation hors-champ, l’importance du regard des autres, l’art du “retour” après l’impact, comme un punchline visuel. Mais Jackass est aussi, d’une certaine manière, une tradition orale filmée : on transmet des rituels, des défis, des manières de provoquer le monde et de se provoquer soi-même.

Ce que le cinéma peut apporter ici, c’est une conscience du passage du temps. Non pas un ton crépusculaire — ce serait contre nature — mais une lucidité légère, intégrée dans la structure : faire sentir qu’une époque se continue autrement. Un film comme Jackass 5 peut être une charnière rare dans une saga comique : un moment où la question du relais devient la matière même du spectacle.

Lecture critique : ce que la série doit éviter pour rester vivante

Le premier danger serait la muséification : fabriquer un produit de nostalgie qui rejoue les mêmes gestes dans une lumière plus froide. Le second serait la surenchère : croire que le public n’attend qu’un niveau de violence supérieur, comme si l’intensité remplaçait l’invention. Le troisième, plus insidieux, serait le déséquilibre : continuer à filmer les anciens comme centre émotionnel tout en demandant aux nouveaux d’être simplement des “corps de remplacement”. Ce schéma serait injuste et, surtout, moins intéressant à regarder.

À l’inverse, ce qui peut fonctionner puissamment, c’est l’idée d’un film qui assume deux mouvements contradictoires : célébrer la phrase culte, la présence historique, la signature Knoxville, tout en construisant, plan après plan, une nouvelle autorité comique. Le cinéma, ici, ne devrait pas chercher un final grandiose, mais une dynamique : prouver que l’esprit Jackass peut changer de visage sans perdre sa vitalité.

Une fin ouverte : l’héritage comme geste de mise en scène

On ne remplacera pas l’intonation de la phrase d’ouverture devenue mythique. Mais on peut, et on doit, préserver ce qu’elle contenait : l’élan, l’irrévérence, la camaraderie comme moteur, et cette manière très particulière de filmer la bêtise humaine non pas comme une humiliation, mais comme une énergie. Si Jackass 5 réussit quelque chose “avant tout”, ce sera de transformer un retour attendu en acte de transmission visible, presque tangible, à l’écran.

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