Avec Innommable, Arte.tv ne rejoue pas seulement l’affaire Dutroux comme un fait divers de l’horreur. La série documentaire s’attaque à ce que la Belgique a mis des années à regarder en face : l’effondrement de ses institutions, au moment même où le pays croyait encore tenir une enquête, une justice et un État à peu près debout.
Pour rappel, l’affaire Dutroux ne se résume pas à la figure du prédateur, aussi centrale et monstrueuse soit-elle. Entre le 24 juin et le 9 août 1995, six fillettes et adolescentes sont enlevées en Belgique ; quatre d’entre elles, Julie Lejeune, Mélissa Russo, An Marchal et Eefje Lambrecks, ne survivront pas. Sabine Dardenne et Laëtitia Delhez seront retrouvées vivantes le 15 août 1996, après une enquête qui aura traîné comme une mauvaise fièvre, avec des ratés en cascade, des alertes mal traitées et une machine policière et judiciaire qui donne l’impression d’avoir avancé à cloche-pied. Le 20 octobre 1996, la « marche blanche » rassemble entre 300 000 et 600 000 personnes à Bruxelles, selon les estimations relayées à l’époque, et la colère populaire déborde très largement le seul cadre du crime. À ce moment-là, ce n’est plus seulement Dutroux qu’on juge : c’est tout un système qui vacille.
Dans ce contexte, Innommable prend le parti le plus pertinent qui soit : ne pas faire du tueur le centre gravitationnel unique du récit. Parce que le piège, avec ce type d’affaire, c’est toujours le même. On finit par hypnotiser le spectateur avec l’ogre, on lui sert le mal en gros plan, et on oublie la chaîne de défaillances qui a permis au drame de s’étirer dans le temps. Ici, la série documentaire regarde ailleurs aussi, et c’est précisément ce déplacement qui lui donne sa force. Elle interroge les institutions policières et judiciaires belges, leurs lenteurs, leurs angles morts, leurs rivalités, leur incapacité à se coordonner. Autrement dit : elle s’intéresse à la mécanique du naufrage, pas seulement à son visage le plus abject. Et franchement, il était temps de sortir de la fascination morbide pour le seul grand méchant de service.
Le monstre, oui, mais surtout la machine qui tousse
Ce choix de mise en perspective n’a rien d’anodin. Depuis les années 1990, les récits criminels ont souvent tendance à se concentrer sur le serial killer, le pédocriminel ou le psychopathe comme s’il s’agissait d’un astre noir isolé, tombé du ciel pour contaminer le réel. Sauf que l’affaire Dutroux a précisément montré l’inverse : un crime aussi sidérant ne devient un scandale national que lorsqu’il rencontre des institutions incapables de réagir à la hauteur. En ce sens, Innommable s’inscrit dans une tradition documentaire plus politique que sensationnaliste, plus attentive aux structures qu’aux pulsions. Le vrai sujet n’est pas seulement l’horreur, c’est la faillite organisée de ceux qui étaient censés la contenir.
On comprend aussi pourquoi cette série trouve sa place sur Arte.tv, plateforme qui a souvent fait de la mémoire politique et judiciaire un terrain de jeu sérieux, parfois austère, mais rarement paresseux. Ici, le cadre de la diffusion à la demande permet à ce type de récit de s’installer sans le formatage d’une soirée événementielle calibrée pour le choc et l’oubli. Le documentaire peut prendre son temps, revenir sur les dates, les réactions publiques, les dysfonctionnements administratifs, et laisser affleurer ce qui fait le sel amer de ces histoires : la manière dont un pays se découvre vulnérable, puis honteux de l’avoir été. Pas besoin d’en faire des caisses, l’affaire se charge déjà du reste.
La marche blanche, ou la rue comme dernier tribunal
La « marche blanche » du 20 octobre 1996 reste, à elle seule, un moment de bascule dans l’histoire belge contemporaine. Entre 300 000 et 600 000 personnes dans la rue, c’est énorme pour un pays de cette taille, et cela dit bien plus qu’un simple élan de solidarité. C’est une mise en accusation publique, une manière pour la société civile de dire que l’État a raté sa mission première. Dans Innommable, ce type d’événement pèse forcément lourd, parce qu’il rappelle que l’affaire Dutroux ne s’est pas jouée uniquement dans des bureaux d’enquête ou des salles d’audience, mais aussi dans l’espace public, là où la confiance collective se brise à vue d’œil. Quand la rue devient le dernier endroit où l’on croit encore à la justice, c’est que le reste a déjà sérieusement déraillé.
Il y a là un enjeu de représentation très fort. Comment raconter un tel dossier sans sombrer dans le voyeurisme, ni dans la liturgie du drame national ? Comment montrer la violence des faits sans en faire une marchandise émotionnelle ? La réponse de Innommable semble passer par le déplacement du regard : moins de fascination pour le criminel, plus d’attention aux structures qui ont permis l’impensable. C’est une position plus exigeante, et donc plus intéressante. Elle oblige à regarder le scandale comme un système, pas comme une anomalie. Et ça, mine de rien, change tout.
Arte.tv, la mémoire sans le vernis
Ce qui frappe aussi, c’est la manière dont ce type de série documentaire s’inscrit dans une économie très contemporaine de la mémoire audiovisuelle. À l’heure où le true crime envahit les plateformes, souvent avec une gourmandise un peu douteuse pour les cadavres bien rangés et les révélations en cliffhanger, Arte.tv continue de défendre une autre ligne : contextualiser, documenter, relier les faits aux institutions, et ne pas confondre intensité dramatique et profondeur d’analyse. C’est moins tapageur, évidemment. C’est aussi beaucoup plus utile. On n’a pas besoin d’un énième frisson ; on a besoin de comprendre comment un pays a pu laisser une telle catastrophe se dérouler sous ses yeux.
Au fond, Innommable rappelle une évidence que les récits criminels oublient trop souvent : le mal n’opère jamais tout seul. Il trouve des relais, des silences, des procédures bancales, des rivalités de services, des réflexes de déni. Et c’est précisément là que le documentaire peut mordre juste, sans surjouer la sidération. Reste une question, pas franchement confortable : quand une société se met enfin à regarder ses propres ratés en face, est-ce qu’elle se soigne, ou est-ce qu’elle apprend seulement à mieux nommer sa honte ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




