
Il y a quelque chose d’assez paradoxal dans le cinéma contemporain : plus l’offre d’images est infinie à la maison, plus certaines images ont besoin d’un temple pour exister pleinement. L’IMAX s’est engouffré dans cette faille, non pas comme un gadget spectaculaire, mais comme une réponse industrielle et esthétique à une question brûlante : pourquoi se déplacer encore en salle, quand le monde entier tient dans un écran de poche ?
La force du moment actuel, c’est qu’il ne s’agit plus d’une intuition de cinéphile ou d’une posture de marketeur. Les chiffres racontent une histoire très concrète : en 2025, l’IMAX a atteint un record mondial d’environ 1,28 milliard de dollars de recettes, quand le box-office américain, lui, est resté sous la barre symbolique des 9 milliards (autour de 8,87 milliards). Autrement dit : dans une année incertaine, l’IMAX a pris davantage de place dans un gâteau qui, globalement, ne grossissait pas.
Le cinéma a déjà traversé d’autres crises, mais celle-ci a une singularité : la concurrence ne vient pas seulement d’autres loisirs, elle vient d’un autre rapport au temps. Les plateformes ont installé une culture de l’instant, du zapping, de l’image disponible. À l’inverse, le modèle IMAX repose sur un acte qui ressemble presque à un rituel : choisir un film “qui vaut le déplacement”, payer plus cher, réserver tôt, et accepter que l’expérience ne soit pas réductible à la simple histoire racontée.
Ce déplacement du désir explique un détail souvent mal compris : l’IMAX représente environ 5% des recettes tout en ne disposant que d’environ 1% des écrans à l’échelle mondiale. Le chiffre impressionne, mais la cause est limpide : le public qui se décide à sortir cherche de plus en plus une expérience premium clairement identifiable. Ce n’est pas seulement une histoire de taille d’écran. C’est une promesse de netteté, de dynamique sonore, de lisibilité des scènes d’action, de sensation physique du montage et du rythme.
Le discours “grand spectacle” est parfois employé de manière vague. Pourtant, l’IMAX change réellement la grammaire de réception. Sur un très grand écran, un cinéaste ne peut plus tricher avec certains automatismes : le découpage trop nerveux devient fatigant, les fonds verts approximatifs se voient davantage, les incohérences d’échelle sautent aux yeux. À l’inverse, une mise en scène claire, un cadre pensé, une géographie d’action lisible gagnent une puissance immédiate.
C’est ici que l’IMAX devient crucial pour le box-office : il agit comme un révélateur. Il valorise les films capables de tenir cette épreuve, et il pousse les studios à concevoir des œuvres qui “passent” en grand, au sens presque artisanal du terme. Quand un film fonctionne en IMAX, il ne gagne pas seulement des recettes : il gagne un statut d’événement, donc une durée de vie dans la conversation collective.
Les plus gros titres IMAX de 2025 illustrent la diversité de ce modèle. On y trouve un blockbuster animé chinois devenu phénomène mondial (Ne Zha 2), de la science-fiction grand format, un film porté par la vitesse et le design sonore (F1), de l’animation japonaise pensée comme expérience de salle (Demon Slayer), et un action movie où la précision du découpage fait partie du plaisir (Mission: Impossible).
Ce qui me frappe, ce n’est pas seulement la présence des “marques” connues, mais le fait que l’IMAX serve aussi de catalyseur pour des œuvres venues d’autres traditions. L’animation, par exemple, n’est plus cantonnée au statut de “genre” périphérique : elle devient un événement IMAX à part entière quand elle propose un travail sur la lumière, le contraste, la composition, ou le mouvement qui demande ce type d’écrin.
Un indicateur très parlant est la part que l’IMAX peut représenter dans le total d’un film. Quand un titre récolte une proportion à deux chiffres de ses recettes via ces écrans, ce n’est pas un bonus marginal : c’est une jambe essentielle de son économie. Cela signifie que l’IMAX n’est plus seulement une option “prestige”, mais une composante structurante de la performance.
Il y a environ 1 800 écrans IMAX dans le monde : c’est peu, et c’est précisément ce qui fait leur pouvoir. La rareté crée une logique de calendrier presque stratégique. Les studios se disputent les fenêtres, planifient longtemps à l’avance, et parfois sacrifient l’IMAX pour éviter un embouteillage de sorties. Le cas d’un film qui s’en prive pour des raisons de programmation rappelle une vérité simple : on ne “prend” pas l’IMAX comme on réserve une salle standard, on le conquiert.
Cette guerre douce des agendas raconte autre chose : la salle premium devient une monnaie symbolique. Avoir son film en IMAX, c’est signaler au public qu’il s’agit d’un rendez-vous, pas d’un contenu parmi d’autres. On comprend alors pourquoi certains billets peuvent être mis en vente très tôt : l’IMAX nourrit l’anticipation, et l’anticipation nourrit le box-office.
On a trop tendance à réduire Avatar à un exploit technologique. Or le vrai sujet, c’est l’alignement rare entre dispositif et narration : la mise en scène de James Cameron pense l’espace, la profondeur, l’immersion comme des composants dramaturgiques. Dans ce contexte, l’IMAX ne “rajoute” pas un effet ; il rend perceptible la logique interne du film, sa manière de faire circuler le regard et de donner une densité au monde.
Si la trilogie et la dynamique autour de Fire and Ash s’inscrivent dans des records de fréquentation et de recettes, c’est aussi parce qu’elles incarnent ce que le public attend d’une sortie premium : une expérience qui ne se transpose pas facilement. Pour suivre l’ampleur prise par cet événement et son impact au box-office, on peut consulter cette analyse : https://www.nrmagazine.com/la-trilogie-avatar-etablit-un-record-colossal-au-box-office-grace-a-fire-and-ash/.
On a beaucoup commenté l’érosion de certains blockbusters, notamment du côté des franchises super-héroïques. Le réflexe serait d’en déduire que la “grande machine” se grippe. En réalité, je vois plutôt une sélection naturelle : le public ne refuse pas le grand spectacle, il refuse le grand spectacle routinier. L’IMAX, à sa manière, accélère cette sélection : il met en avant les films qui ont une proposition de mise en scène, de son, de tempo, et pas seulement une accumulation d’éléments narratifs.
IMAX ne sauve pas un film par miracle. Il amplifie ce qui est déjà là. Et c’est précisément pour cela que son rôle devient crucial : il transforme l’exigence (parfois diffuse) du public en comportement d’achat observable. Si l’expérience standard ressemble trop à ce qu’on peut obtenir chez soi, l’expérience premium devient l’argument décisif.
IMAX n’est plus seul. La montée de formats concurrents, comme Dolby Cinema, n’est pas un détail : elle confirme que l’avenir de la salle passe par la différenciation technique et sensorielle. Cette concurrence est même saine, parce qu’elle oblige chaque réseau à clarifier sa promesse : contraste, luminosité, spatialisation, calibration… Le public, lui, n’entre plus “au cinéma” de manière abstraite ; il choisit de plus en plus une qualité d’expérience.
Mais l’IMAX conserve un avantage symbolique : il s’est imposé comme un label culturel. Dire “je l’ai vu en IMAX” est devenu une manière de situer un film dans la hiérarchie des événements, un peu comme on disait autrefois “je l’ai vu en 70 mm”. C’est un marqueur de mémoire de spectateur.
Les projections posées pour 2026 annoncent une augmentation des recettes vers 1,4 milliard, portée par une série de titres “locomotives” : des franchises populaires, des auteurs installés, des univers conçus pour l’ampleur du grand écran. Ce qui compte, au-delà des noms, c’est la logique : l’IMAX se positionne comme le lieu naturel des films qui veulent être perçus non pas seulement comme des sorties, mais comme des expériences.
Cette stratégie réorganise aussi la communication des studios : afficher IMAX, c’est promettre une image et un son “où l’on sent le travail”. Et, corrélativement, c’est reconnaître que le public n’achète plus un ticket uniquement pour une histoire, mais pour une sensation de représentation : comment un visage occupe le cadre, comment un paysage respire, comment un montage d’action conserve sa lisibilité.
Il y a un angle plus délicat, mais essentiel : l’IMAX modifie la critique, au sens noble. Sur ces écrans, la mise en scène devient plus lisible, et donc plus discutable. Le spectateur identifie mieux la qualité d’un découpage, la cohérence d’une direction artistique, la précision d’un mixage. À l’inverse, les facilités deviennent plus évidentes : certains films “tiennent” sur un écran moyen et se défont en très grand, comme si l’image n’avait pas été pensée pour être regardée de si près, de manière si totale.
À mes yeux, c’est une bonne nouvelle pour la salle : l’IMAX n’est pas seulement un outil de recettes, c’est un outil de clarification. Il encourage les films qui assument une vision, et il pousse le public à redevenir sensible à des notions très cinématographiques : le cadre, l’échelle, la profondeur, le rythme, la dynamique sonore.
Le mouvement de fond, c’est peut-être celui-ci : la fréquentation ne se maintient plus par automatisme hebdomadaire, mais par pics, par rendez-vous, par “moments”. C’est la raison pour laquelle les classements et bilans de succès redeviennent des thermomètres culturels, autant qu’économiques. Pour prendre du recul sur la mécanique des grands hits, ce panorama est une porte d’entrée utile : https://www.nrmagazine.com/plus-gros-succes-box-office/.
Dans ce paysage, l’IMAX joue un rôle de métronome : il indique quels films parviennent à redevenir des événements partagés, au-delà de la simple consommation. Et il le fait de manière mesurable, presque brutale : une forte part IMAX signale que le public a choisi l’expérience, pas seulement le titre.
La salle premium influe aussi sur la manière dont l’industrie raconte ses propres histoires : retours annoncés, suites, changements de casting, repositionnements de franchises. Ce sont parfois des récits parallèles au cinéma lui-même, mais ils nourrissent l’idée d’événement. Le public ne vit pas seulement un film ; il vit un épisode de la grande série industrielle du cinéma contemporain.
À ce titre, il est intéressant de voir comment la perception des franchises se reconfigure au fil des annonces et des succès. Quelques exemples de ces dynamiques, qui participent indirectement à l’écosystème “événementiel” dont l’IMAX profite, se lisent ici : https://www.nrmagazine.com/retour-johnny-depp-pirates-6/, ici : https://www.nrmagazine.com/schwarzenegger-depart-expendables/, ou encore ici : https://www.nrmagazine.com/spielberg-succes-film-sinners/.
Le point n’est pas de dire que l’IMAX dépend des “news”. Mais dans un marché où la décision d’aller en salle doit être motivée, tout ce qui construit de l’attente et de la singularité renforce mécaniquement les formats premium.
La question, finalement, n’est pas de savoir si l’IMAX est “mieux” que le reste. La question est plutôt : de quels films avons-nous besoin pour justifier l’existence persistante de la salle comme lieu, et pas seulement comme mode de diffusion ? Si l’IMAX devient crucial au box-office, c’est parce qu’il incarne une idée simple mais exigeante : certains plans, certains sons, certaines durées ne prennent leur sens que lorsqu’ils nous dépassent un peu, physiquement, dans un cadre plus grand que nous.
Et c’est peut-être là que l’IMAX révèle quelque chose de plus intime : malgré la profusion d’images, une partie du public continue de chercher des images qui ne se laissent pas réduire, des images qui réclament du silence autour, une obscurité partagée, et cette sensation rare de ne pas “regarder” un film, mais d’y être pris.