Ian McKellen n’a tourné qu’un seul western, et il est tombé sur l’un des plus curieux du lot : The Ballad of Little Jo, petit caillou révisionniste de 1993, boudé par le box-office mais chéri par une partie de la critique. Comme quoi, même les carrières les plus monumentales ont parfois un détour qui vaut mieux que mille passages obligés.

Pour replacer le bonhomme dans le décor : Ian McKellen, né en 1939, a passé une bonne partie de sa vie professionnelle sur les planches avant de devenir, au cinéma, un monstre sacré à l’ancienne, puis une figure pop mondiale avec X-Men et Le Seigneur des anneaux. Son film de 1993, réalisé par Maggie Greenwald, arrive à un moment très particulier de l’histoire du western américain : le genre n’est plus la machine à fantasmes qu’il fut dans les années 1940-1960, et les studios ne lui réservent plus le même traitement de fer de lance. En 1993, le public a déjà les yeux ailleurs, vers le thriller, le blockbuster de science-fiction, ou les grosses machines d’action qui remplissent les salles sans demander pardon. Résultat : The Ballad of Little Jo sort avec un budget de 4 millions de dollars et n’en rapporte qu’environ 514 451 au box-office. Pas exactement le genre de trajectoire qui fait sabrer le champagne chez les comptables. Mais les chiffres, parfois, racontent surtout l’échec d’un marché, pas celui d’un film.

Et c’est là que le cas McKellen devient intéressant : son unique western n’est pas un caprice de star, c’est un geste de cinéma, discret, politique, et franchement plus malin que la moyenne des productions de l’époque.

Le Far West, version contre-emploi

Dans The Ballad of Little Jo, Maggie Greenwald s’empare d’une histoire inspirée de faits réels, celle de Joe Monaghan, et la transforme en western de survie plutôt qu’en fresque virile. Suzy Amis y incarne Josephine Monaghan, une femme rejetée par sa famille après une grossesse hors mariage, puis contrainte de traverser un monde où la violence masculine n’a rien de mythique. Le film ne joue pas la carte du grand spectacle poussiéreux ; il regarde le western comme un système d’oppression, un territoire où l’identité se fabrique à coups de nécessité. D’où ce basculement : Jo se travestit en homme pour se protéger, et le récit devient une réflexion sur le genre, le pouvoir, la propriété, la peur. Rien de décoratif là-dedans. On est loin du cow-boy qui arrive au galop pour régler les choses avec panache ; ici, on survit d’abord, on romantise ensuite, si on a encore l’énergie.

McKellen, lui, campe Percy Corcoran, un notable local dont la gentillesse dépend visiblement du niveau d’alcool dans le sang. Le rôle n’a rien de central au sens hollywoodien du terme, mais il ajoute une couche de menace sociale très précise : le danger ne vient pas seulement des grands méchants de saloon, il suinte aussi des hommes ordinaires, de ceux qui sourient avant de se montrer minables. C’est précisément ce qui rend le film plus moderne que bien des westerns plus bruyants. La mise en scène de Greenwald, tournée dans le Montana, à Red Lodge, près du parc de Yellowstone, profite en plus d’un cadre naturel superbe, presque austère, qui donne au récit une respiration froide et une vraie densité visuelle. Le film a l’air petit, mais il pense grand. Et ça, dans le western, ça change tout.

Affiche de The Ballad of Little Jo
Affiche de The Ballad of Little Jo

McKellen avant l’Olympe, après le désert

Le plus drôle, dans cette histoire, c’est que McKellen tourne The Ballad of Little Jo avant d’entrer dans sa phase demi-dieu du cinéma mondial. Au milieu des années 1990, il explose avec Richard III de Richard Loncraine, puis devient Magneto et Gandalf, deux rôles qui le propulsent dans une autre stratosphère. Le western, lui, a déjà perdu sa place de genre roi. Il n’est plus le fer de lance du cinéma américain, mais une forme en retrait, souvent revisitée, parfois déconstruite, rarement triomphante. McKellen, qui a grandi artistiquement à l’époque où le western dominait encore les écrans, arrive donc au genre au moment où celui-ci n’a plus rien d’un passage obligé. C’est presque logique : l’acteur n’a jamais été un homme de routine, et son unique incursion dans l’Ouest ressemble à une anomalie élégante, pas à une stratégie de carrière. On dirait un détour, mais c’est plutôt une prise de position.

Et puis il y a la réception critique, qui a au moins eu le bon goût de ne pas laisser le film mourir tout à fait. Sur Rotten Tomatoes, The Ballad of Little Jo affiche 77 % d’avis favorables côté critiques. Roger Ebert saluait notamment Suzy Amis dans sa critique trois étoiles, tandis que Derek Malcolm, dans The Guardian, parlait d’un portrait de l’Ouest à la fois beau, solitaire et dangereusement précis. Bob Fenster, dans The Arizona Republic, y voyait une histoire plus crédible que bien des fantaisies hollywoodiennes sur les femmes flingueuses. On peut difficilement faire plus clair : le film n’a pas gagné d’argent, mais il a gagné du respect. Et dans un paysage saturé de franchises, de suites et de reboots qui passent le flambeau à la chaîne, ce n’est pas rien. Parfois, le vrai luxe d’un film, c’est de ne pas ressembler à une marchandise.

Le western fantôme qui tient encore debout

Ce qui fait tenir The Ballad of Little Jo aujourd’hui, ce n’est pas seulement son sujet, ni même sa distribution solide, mais sa manière de regarder le western sans nostalgie servile. Greenwald filme un monde où la frontière n’est pas un mythe fondateur mais une zone de prédation, où l’héroïsme se mesure à la capacité de tenir debout, pas à la vitesse de dégainage. Le film n’a pas la flamboyance d’un grand classique, ni la brutalité spectaculaire d’un blockbuster moderne ; il a mieux que ça, une cohérence morale et une vraie singularité de ton. C’est sans doute pour cela qu’on le redécouvre encore, trente ans plus tard, comme on retrouve un disque oublié au fond d’une étagère et qu’on se dit : mince, c’était donc ça, le morceau qu’on attendait sans le savoir. Un seul western dans la carrière de McKellen, oui. Mais quel drôle de bon choix pour n’en faire qu’un.

Et si le genre a longtemps été l’affaire des grands mâles en bottes, des Olympe poussiéreux et des duels au soleil, The Ballad of Little Jo rappelle qu’il a aussi servi à raconter la peur, la ruse et la survie. Pas forcément le programme qu’Hollywood vend sur l’affiche, mais celui qui reste quand la poudre est retombée. Le désert, au fond, a toujours eu meilleur goût quand on le traverse de travers. Et ça, McKellen l’a compris en un seul coup d’œil.

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