Avant Gilligan’s Island, Alan Hale Jr. avait déjà embarqué dans une drôle de machine à aventures : Biff Baker, U.S.A., série CBS de 1952 où un importateur se retrouvait, presque malgré lui, au cœur de la guerre froide. Le genre de programme qu’on a un peu enterré trop vite, et qui sent aujourd’hui le culte à plein nez.
Pour remettre les pendules à l’heure, Alan Hale Jr. n’a pas surgi de nulle part avec son sourire de bon vivant et sa carrure de capitaine de bord. Sa carrière remonte à 1941, avec un retour rapide à l’écran après son passage dans la Coast Guard pendant la Seconde Guerre mondiale, puis des rôles réguliers à la télévision dès 1950, notamment dans The Gene Autrey Show. Autrement dit, le Skipper n’était pas un accident de parcours mais un acteur solide, fiable, capable d’absorber tous les formats que l’industrie télévisuelle naissante lui balançait à la figure. En 1952, CBS lui confie donc le rôle-titre de Biff Baker, U.S.A., série d’aventure de 30 minutes, tournée en noir et blanc, diffusée sur une seule saison de 21 épisodes, dont six n’ont même pas trouvé le chemin de l’antenne. Voilà déjà un premier indice : on n’est pas face à un mastodonte, mais à un petit objet télévisuel coincé entre l’après-guerre, le feuilleton pulp et les débuts encore balbutiants de la fiction sérielle américaine. Bref, une série pas assez grosse pour survivre, mais assez bizarre pour intriguer encore.
Le principe, lui, a tout d’un bon carburant narratif. Biff Baker est importateur, sa femme Louise l’accompagne, et tous deux sillonnent le monde à la recherche d’objets à faire entrer sur le territoire américain. Sauf que, très vite, les cargaisons deviennent secondaires : Czechoslovaquie derrière le Rideau de fer, Marseille, contrebandiers, faux médecins, espions chinois, peintures à faire passer en douce, villages vietnamiens, police secrète… On comprend le sous-texte sans forcer : l’Amérique du début des années 1950 adore les récits où l’ennemi est partout, où le monde extérieur ressemble à un terrain miné, et où le citoyen ordinaire finit par jouer les agents doubles. Le titre même, avec son U.S.A. bien planté dedans, a le goût d’un drapeau qu’on plante dans la boue pour rappeler qui tient le manche. C’est du patriote-pulp, du Cold War entertainment avant l’heure, avec la finesse d’un coup de botte dans une porte.
Un couple, des frontières et pas mal de mauvaise foi
Ce qui rend Biff Baker, U.S.A. plus intéressant que son statut de série oubliée, c’est sa mécanique de couple. Biff et Louise ne sont pas seulement deux héros d’aventure ; ils forment un tandem domestique projeté dans un théâtre géopolitique où chacun doit improviser, mentir, contourner, ruser. Là où tant de séries d’époque séparent encore les rôles masculins et féminins de façon bien sage, celle-ci met Randy Stuart au même niveau qu’Alan Hale Jr., et c’est loin d’être anodin. Stuart, qu’on associe aussi à The Incredible Shrinking Man, apporte une présence qui empêche le programme de se réduire à une simple démonstration de virilité américaine en costume. On a plutôt affaire à un couple de terrain, presque à des anti-espions, des gens ordinaires qui se retrouvent à faire le sale boulot du récit. Et ça, mine de rien, ça a du chien.
Les résumés d’épisodes survivants racontent une série qui n’a pas peur du grand écart : un épisode les envoie derrière le Rideau de fer, un autre à Marseille avec un garçon fugueur lié au marché noir, un autre encore face à des chirurgiens plasticiens malfaisants. Oui, des chirurgiens plasticiens. On est dans un imaginaire où tout métier peut devenir suspect, où toute escale cache une combine, où l’intrigue avance par contamination. Ce n’est pas de la grande dramaturgie, c’est du feuilleton à l’ancienne, avec ses ficelles apparentes et son efficacité de gare. Et franchement, parfois, la série B a plus d’allure quand elle ne cherche pas à faire la maligne.

Le verdict des journaux, ou le charme des coups de règle sur les doigts
Les critiques de l’époque n’ont pas été tendres, mais elles n’ont pas non plus totalement raté la cible. Dans Billboard, Leon Morse jugeait les dialogues juvéniles tout en reconnaissant l’attrait du duo principal. La remarque est précieuse, parce qu’elle résume assez bien le problème des séries de ce type : une idée de départ qui a de l’allure, des interprètes qui savent tenir l’écran, et une écriture qui, parfois, se prend les pieds dans le tapis. Le même commentaire notait aussi que les agents communistes étaient traités comme des méchants de série, au sens le plus mécanique du terme. Rien d’étonnant : le début des années 1950, c’est l’âge des récits de vigilance, de la suspicion institutionnalisée, du monde découpé en camps. La nuance, on la garde pour plus tard, si possible après le générique.
De son côté, le Pittsburgh Press reprochait à la série de ne pas montrer Biff dans son vrai métier d’importateur, tant l’intrigue l’aspirait vers les combines d’espionnage. Là encore, le reproche dit quelque chose de juste : Biff Baker, U.S.A. a peut-être le tort de ne pas assumer pleinement sa promesse initiale, comme si la série hésitait entre chronique professionnelle et aventure internationale. Mais c’est aussi ce flottement qui la rend rétrospectivement attachante. On sent le format en train de chercher sa forme, de tâtonner avant que la télévision américaine ne verrouille ses codes. Le charme vient peut-être précisément de là : un objet un peu bancal, un peu rugueux, mais pas encore domestiqué par la machine.
À l’état de relique, ça a meilleur goût
Le plus savoureux, aujourd’hui, c’est la survie en morceaux de la série. Dix épisodes sur Roku Channel, un onzième sur Tubi, quelques fragments colorisés sur YouTube alors que le tournage était en noir et blanc, des DVD fauchés circulant encore sur le marché de l’occasion… On n’est pas dans la restauration patrimoniale triomphante à la I Love Lucy ou Perry Mason, ces titres qui ont eu droit à une seconde vie bien peignée. Biff Baker, U.S.A. appartient à la catégorie des œuvres qui reviennent par bribes, comme un fantôme de la télévision des années 1950. Et c’est presque mieux ainsi : la rareté fait travailler l’imagination, elle redonne du relief à ce qui, à l’époque, passait peut-être pour un simple programme d’appoint.
On peut même se permettre un petit fantasme de programmation contemporaine. Avec un budget plus solide, une mise en scène plus sèche, un vrai regard sur les débuts de la guerre froide et un duo central bien casté, il y aurait là de quoi fabriquer un reboot de période qui ne sentirait pas le produit sous plastique. Pas besoin de forcer le trait : le concept a du jus, l’époque a du nerf, et Alan Hale Jr. avait déjà cette bonhomie capable de faire passer une absurdité pour une évidence. Comme quoi, avant d’être le Skipper, il avait déjà le visage de quelqu’un qu’on suit volontiers dans les ennuis.
Et puis il y a cette petite ironie délicieuse : une série sur un importateur qui n’importe presque rien, sinon des embrouilles, et qui finit par disparaître des radars au moment même où la télévision américaine commence à fabriquer ses classiques. Le destin a parfois un sens du timing assez taquin. Tant mieux pour nous, on adore les rescapés un peu cabossés.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




