Cannes : La Religion
Pour rappel, on ne va pas à Cannes pour voir des films. On y va pour vivre l’idée que le cinéma peut encore arrêter le monde. Oui, il y a de la mondanité, du réseau, des acheteurs américains qui boivent du rosé à 11h du matin sur la plage du Majestic, mais au cœur de tout ça, il y a des films. Des vrais. Des qui cognent. La 79e édition se tient du 12 au 23 mai 2026 au Palais des Festivals, cérémonie d’ouverture présentée par Eye Haïdara. La sélection officielle dévoilée à ce jour comprend déjà Coward du Belge Lukas Dhont, Histoires parallèles d’Asghar Farhadi, La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet, et côté Cannes Première, le premier film de John Travolta réalisateur (Vol de nuit pour Los Angeles), ce qui mérite une parenthèse de stupéfaction respectueuse (oui, vraiment).
Et puis il y a Paper Tiger de James Gray, thriller de mafia russe avec Scarlett Johansson, Adam Driver et Miles Teller en compétition, le genre de casting qui rappelle pourquoi Cannes reste la machine à fantasme du cinéma mondial. Depuis Bong Joon-ho et Parasite en 2019, en passant par Anora de Sean Baker sacré en 2024, jusqu’à Un simple accident de Jafar Panahi en 2025, la Palme d’or reste un choix artistique, parfois un geste politique, jamais un consensus mou. La liste complète des Palmes depuis 1955 dit tout sur ce que ce festival a fabriqué comme secousses dans l’histoire du cinéma.
Pour le cinéphile voyageur : accréditation presse si vous pouvez, sinon billets publics via le site officiel, les projections de minuit sont les plus chargées en émotion brute. Prévoyez 4-5 jours minimum. Logez à Antibes, Mougins ou Nice si vous ne voulez pas hypothéquer votre appartement pour une chambre de 12 m². Et non, les galets ne sont pas plus doux à 23h qu’à 8h du matin.
La Mostra : C’est Beau Comme une Gondole en Feu

Août. La lagune. Une chaleur à vous coller la chemise à la peau depuis le vaporetto. Et dans cette fournaise, la Mostra de Venise, Festival Internazionale d’Arte Cinematografica, fondée en 1932, la plus ancienne compétition de cinéma du monde, sort le grand jeu chaque fin d’été. La 82e édition (27 août au 6 septembre 2025) était présidée par Alexander Payne et a couronné Father Mother Sister Brother de Jim Jarmusch, Lion d’or. Le Grand Prix du jury allait vers La Voix de Hind Rajab de la Tunisienne Kaouther Ben Hania, un film sur l’activiste palestinienne tuée à Gaza, pendant que Benny Safdie repartait avec le Lion d’argent pour The Smashing Machine. La cérémonie a été marquée par des déclarations politiques en série depuis la scène. Venise, ça ose.
David Lynch y avait reçu un Lion d’or d’honneur en 2006, une des rares fois où ce genre de distinction semblait méritée par anticipation autant que par bilan. Werner Herzog a eu le même honneur en 2025. C’est ça, Venise : une ville hors du temps qui prend des risques que Cannes ne prendrait pas. Et qui offre, en prime, les plus belles légendes de platine du cinéma mondial en toile de fond.
Pour le cinéphile voyageur : Le Lido, l’île où se déroule la Mostra, est accessible en vaporetto depuis Venise (15-20 min depuis Piazzale Roma). Pas de voiture, pas de bouchon, juste de l’eau, de la chaleur et des files devant le Palazzo del Cinema. Réservez l’hébergement en janvier pour ne pas payer le prix de la haute saison vénitienne.
La Berlinale : L’Ours et le Citoyen
Berlin en février. Couloirs du Berlinale Palast, températures proches de zéro, un peuple de cinéphiles en doudounes qui serpente place de la Potsdamer. La Berlinale, c’est le festival qui assume ce que Cannes n’ose pas toujours : le cinéma comme acte politique, radical, parfois maladroit, mais jamais anesthésié. La 76e édition s’est tenue du 12 au 22 février 2026, avec Wim Wenders à la présidence du jury, signal fort s’il en est, et un Ours d’or remis à Yellow Letters de l’Allemand İlker Çatak, déjà révélation des Oscars 2024 avec La Salle des profs. Sandra Hüller, toujours elle, repart avec l’Ours d’argent pour Rose. Berlin ne se lasse pas de ses propres champions.
La Berlinale, c’est aussi l’EFM, l’European Film Market, un des plus gros marchés professionnels du secteur. Si vous avez une accréditation pro, vous croiserez autant de vendeurs que de cinéphiles ; sinon, les billets publics sont souvent moins chers que partout ailleurs et les projections en ville (Filmhaus, Arsenal) complètent le programme principal. C’est la seule compétition majeure où on peut voir un film à 9h du matin avec 1 200 inconnus qui applaudissent debout.
Sundance : Le Blizzard du Cinéma Indépendant

Janvier. Utah. Altitude 2 100 mètres. File d’attente dehors dans moins dix degrés. Et à l’intérieur : les films les plus nerveux, les plus imparfaits, les plus dangereux du cinéma américain indépendant. Sundance, c’est la promesse que quelqu’un quelque part a tourné un film avec rien, et que ça va vous retourner. L’édition 2026 (22 janvier au 1er février) était aussi la dernière à Park City avant le déménagement prévu à Boulder, Colorado, en 2027, ce qui lui donnait un parfum d’adieu mélancolique et une fréquentation record.
Cette année, c’est The Gallerist, avec Jenna Ortega, Natalie Portman et Charli XCX, qui a cristallisé l’attention dès les premières heures, et oui, Charli XCX était présente dans trois films différents du même festival, ce qui est soit un exploit soit un signe des temps, au choix. 90 films sélectionnés, 40% de premiers longs-métrages, 16 000 candidatures de 164 pays : les chiffres donnent le tournis, mais ce qui compte c’est l’ambiance. Une marmite d’énergies brutes où les futurs Whiplash et Little Miss Sunshine se cuisinent à feu doux. Et parfois se revendent à des studios pour dix millions de dollars avant même la fin du festival.
Pour le cinéphile voyageur : Pass public disponible sur le site de Sundance, mais les meilleures séances partent en quelques minutes. Logez à Salt Lake City et prenez la navette, c’est la seule option saine pour le portefeuille. À faire une fois dans une vie, impérativement avant que Boulder ne change l’âme du truc.
Toronto (TIFF) : Le Peuple a la Parole
Le Toronto International Film Festival (TIFF), en septembre, c’est l’anti-Cannes en presque tout : pas de jury omnipotent, pas de Palme politique, juste un People’s Choice Award, le prix du public. Et ce prix-là, historiquement, prédit les Oscars mieux que n’importe quel jury cannois (voir Nomadland, 12 Years a Slave, Green Book…). En 2025, Hamnet de Chloé Zhao a raflé la mise devant le Frankenstein de Guillermo del Toro et Wake Up Dead Man: A Knives Out Mystery de Rian Johnson. Du lourd. Et pas besoin d’une accréditation presse pour voter.
Toronto, c’est aussi 300+ films en 10 jours, la ville entière qui se transforme en salle de cinéma géante, de l’IMAX au cinéma de quartier, et une ambiance de foire démocratique que peu de festivals ont. Il y a une âme dans le TIFF que les pur-sangs européens regardent parfois de haut. Ils ont tort. Le public torontois est parmi les plus aiguisés du monde, et il n’a peur de rien.
Locarno : Léopard, Mais Pas D’accord

La Piazza Grande. 8 000 spectateurs sous les étoiles, en plein air, au bord du lac Majeur, en août. Locarno, c’est le festival qui vous fait comprendre pourquoi le cinéma existe : projection collective, grand format, nuit d’été, et ce silence qui tombe sur 8 000 personnes au même instant. C’est une expérience physique que Netflix ne vous fera jamais. L’édition 2025 a décerné son Léopard d’or au film japonais minimaliste Tabi to Hibi, un choix contesté (le jury de presse n’était pas vraiment d’accord, et ça s’entendait), mais qui illustre parfaitement la ligne Locarno : exigeant, discret, pas-pour-tout-le-monde.
Locarno est aussi le festival des rétrospectives monumentales, chaque année, une thématique, un cinéaste, une époque dévorée à travers des dizaines de copies restaurées. Vous venez pour voir un film, vous repartez cinéphile augmenté. C’est le seul festival où l’on reprogramme Murnau après minuit sans se justifier.
Pour le cinéphile voyageur : Locarno, c’est en Suisse, donc oui, ça coûte. Mais les billets Piazza Grande restent très accessibles, et les villages du lac Majeur côté italien (Stresa, Verbania) sont nettement moins onéreux. Festival en août : réservez l’hébergement dès mars.
Sitges : L’Horreur a de Beaux Jours Devant Elle
Si Cannes c’est la noblesse et Sundance les artisans du dimanche, Sitges c’est la fête foraine qui finit mal, et on adore ça. Le Festival Internacional de Cinema Fantàstic de Catalunya, petite ville côtière à 40 km de Barcelone, est LA référence mondiale du cinéma de genre : horreur, fantastique, SF, body horror, surréalisme, tout ce que les autres festivals regardent de haut avec un demi-sourire gêné. L’édition 2026 se tiendra du 8 au 18 octobre. Une décennie de programmation courait confirme une chose : si vous n’êtes jamais venu à Sitges, vous manquez la moitié du cinéma.
Julia Ducournau, Palme d’or 2021 à Cannes pour Titane, avait d’abord conquis les circuits genre avant que la Croisette ne se réveille. Cronenberg, Del Toro, Argento ont leur culte à Sitges. C’est là que les auteurs de demain se testent sans filet, et que le public sait exactement ce qu’il est venu chercher. Sauf que Sitges, ça déborde largement du fantastique depuis quelques années, animation adulte, comédie noire, thriller sud-coréen : la programmation est d’une cohérence éditoriale redoutable.
Bonus : Quatre Qui Méritent le Détour

Clermont-Ferrand (février, France) : LE rendez-vous mondial du court-métrage. 160 000 entrées, 160 pays représentés, et un marché pro qui pèse dans l’industrie bien au-delà de ce que sa réputation de ville de province laisse entendre. Tribeca (juin, New York) : fondé par Robert De Niro post-11 septembre, festival hybride qui embrasse les séries, les jeux vidéo et tout ce qui déborde du cadre, à l’image de la ville. Annecy (juin, France) : l’animation internationale dans un écrin de carte postale alpine, la seule semaine de l’année où des adultes pleurent devant des dessins animés sans chercher à se justifier. Et San Sebastián (septembre, Espagne) : la Concha d’or dans une ville qui mange mieux que n’importe quelle autre cité du cinéma mondial. Une raison suffisante, franchement.
La question qu’on n’ose pas poser à voix haute : est-ce qu’un cinéphile sans accréditation presse a encore sa place dans ces festivals en 2026, ou est-ce qu’on est tous condamnés à regarder les cérémonies en livestream depuis notre canapé ? La réponse est oui, mais il faut s’y prendre six mois à l’avance, accepter de rater la moitié des films qu’on voulait voir, et rentrer à la maison avec quelque chose qui ressemble à de l’épuisement heureux. Ce qui est, dans le fond, exactement le but du cinéma.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




