Un documentaire qui s’appelle Everything Is Not OK et qui débarque chez Watermelon Pictures : voilà déjà une manière assez élégante de dire que le monde ne va pas mieux, mais qu’il y a encore des gens pour le filmer sans cligner des yeux. Le projet de Dev Benegal, centré sur Judith Blum Reddy, change de maison au moment où la circulation des docs politiques dépend autant de leur force de frappe que de leur capacité à trouver un distributeur qui accepte de jouer le jeu. Et quand Annemarie Jacir rejoint l’aventure en tant que productrice exécutive, on comprend que le film ne vise pas la petite case docu sage du dimanche soir. Il veut exister, vraiment.
Pour situer le décor, Watermelon Pictures s’est imposée ces dernières années comme une structure attentive aux récits politiques, diasporiques et frontalement contemporains, là où tant d’acteurs du marché préfèrent encore les sujets qui sentent bon la naphtaline premium. Le rachat d’un documentaire comme Everything Is Not OK s’inscrit dans une économie très claire : les films de non-fiction ont beau circuler plus facilement qu’avant grâce au streaming, leur visibilité reste une bataille de chaque instant, surtout quand ils abordent des trajectoires militantes, des figures publiques complexes ou des sujets qui ne se laissent pas emballer dans un pitch de trois lignes. On est loin du blockbuster qui fait sauter le box-office à coups de budget marketing obscène. Ici, la guerre se joue sur l’attention, la crédibilité et le bon partenaire de diffusion. Le vrai luxe, pour ce genre d’œuvre, ce n’est pas l’esbroufe : c’est d’être vue par les bonnes personnes.
Dev Benegal, cinéaste indien connu pour son regard social et politique, n’a jamais été du genre à filmer des personnages comme des figurines de vitrine. Son cinéma aime les zones grises, les tensions de classe, les corps pris dans des systèmes plus grands qu’eux. Ce nouveau documentaire s’inscrit donc logiquement dans une filmographie qui préfère la friction à la démonstration. Quant à Judith Blum Reddy, son nom seul dit déjà quelque chose d’un récit ancré dans une histoire personnelle et politique, avec ce que cela implique de mémoire, de conflit et de transmission. On n’est pas là pour faire du folklore. On est là pour regarder comment une trajectoire individuelle peut cristalliser un moment collectif. Et ça, dans le docu contemporain, c’est souvent là que ça devient intéressant. Quand le réel a du relief, le cinéma n’a plus besoin d’en rajouter.
Watermelon, la petite machine qui sait où elle met les pieds
Autre valeur à surveiller : le choix de Watermelon Pictures n’a rien d’anodin. Dans un secteur où les acquisitions se font souvent à l’aveugle, au gré des tendances et des rendez-vous de marché, la société affiche une ligne éditoriale lisible. Elle ne cherche pas à lisser les aspérités, elle les assume. Ça change des plateformes qui prétendent aimer les voix singulières tout en demandant, au passage, qu’elles rentrent dans un moule de 90 minutes et d’algorithme docile. Ici, le projet garde son identité, et c’est déjà beaucoup. Le documentaire politique a toujours eu besoin de ces relais-là pour ne pas finir en objet de festival condamné à la belle vie des projections uniques et des critiques enthousiastes, puis à l’oubli. Sans distributeur solide, un docu engagé peut vite devenir une carte postale militante.
Le fait qu’Annemarie Jacir soit embarquée comme productrice exécutive ajoute une couche de cohérence. La cinéaste palestinienne, figure majeure d’un cinéma de résistance et de mémoire, n’apporte pas seulement un nom prestigieux. Elle apporte une sensibilité, une légitimité, une manière de penser les récits politiques sans les réduire à des slogans. Dans le cinéma indépendant, ce genre d’association compte énormément : elle signale au public comme aux programmateurs que le film ne cherche pas juste à cocher la case de l’actualité brûlante. Il veut articuler le personnel et le politique, le singulier et le systémique, sans se prendre pour un tract. Et franchement, c’est mieux comme ça. Le docu gagne toujours quand il refuse de se prendre pour un communiqué de presse.
Le réel, ce sale gosse qui refuse de rentrer dans le cadre
Ce qui rend ce type d’annonce intéressant, au fond, ce n’est pas seulement l’acquisition elle-même. C’est ce qu’elle dit de l’état du marché. En 2026, les documentaires les plus ambitieux ne vivent plus seulement de leur passage en festival ou de leur prestige critique. Ils doivent trouver des alliés capables de leur ouvrir une fenêtre de diffusion, de leur garantir une existence commerciale minimale et, surtout, de ne pas les trahir en route. Le cinéma documentaire est devenu un terrain de négociation permanent entre exigence artistique et survie industrielle. Rien de très glamour, mais c’est la réalité. Et dans cette réalité, les structures comme Watermelon Pictures jouent un rôle de passeur, presque de contrebande culturelle. Le cinéma du réel a besoin de bras, pas de slogans.
Reste la question qui fâche un peu, celle qu’on se pose toujours à la rédaction quand un projet prometteur change de mains : est-ce que cette nouvelle étape permettra au film de garder sa nervosité, ou est-ce qu’on va lui passer un coup de polish jusqu’à lui enlever ses angles ? C’est là que le nom de Dev Benegal rassure, parce qu’il n’a jamais eu l’air d’un réalisateur prêt à vendre son âme pour une sortie plus propre. Et c’est là que la présence d’Annemarie Jacir intrigue, dans le bon sens du terme : elle laisse espérer un film qui pense sa forme autant que son sujet. Si tout se passe comme il faut, Everything Is Not OK pourrait bien être de ces documentaires qui ne demandent pas qu’on les aime, mais qu’on les regarde en face. Ce qui, dans le climat actuel, est déjà une petite insulte faite à la paresse. Et ça, mine de rien, ça fait du bien.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




