Camarades sur Arte.tv : quand la série tente de ressusciter l’utopie de Vincennes

Vincent BazireActualités18 septembre 2026

Entre campus reconstitué, mémoire de Mai 68 et bricolage de plateau, la fiction veut faire revivre une révolution en chantier

Sur le papier, Camarades a tout du petit miracle de reconstitution : faire renaître l’université de Vincennes, ce laboratoire politique et intellectuel né dans le sillage de Mai 68, sans tomber dans le musée sous cellophane. En pratique, la série d’Arte.tv raconte aussi autre chose : la manière dont une fiction d’aujourd’hui tente de remettre du désordre dans une époque qui adore tout ranger.

Pour situer le décor, il faut se souvenir que Vincennes n’a jamais été une fac comme les autres. Créée à l’automne 1968, pensée comme un contre-modèle à l’université classique, elle a longtemps incarné une forme d’utopie pédagogique et politique, avec ses débats enflammés, ses cours ouverts à des publics plus larges, ses théories marxistes, féministes, anticoloniales, et cette impression délicieuse que tout pouvait encore se discuter. Le campus de Rennes-Beaulieu, construit au début des années 1960, sert ici de doublure. Pas exactement le même âge, pas exactement la même peau, mais assez de béton, de couloirs et de surfaces à habiller pour faire illusion. Et il faut bien ça, parce qu’une série historique ne se contente jamais d’un bon sujet : il lui faut une matière, des corps, des affiches, des costumes, du temps de tournage, et surtout un budget qui accepte de se salir les mains.

Dans l’article du Monde, on comprend que l’équipe de Camarades a travaillé à l’été 2025 sur ce chantier de mémoire, avec Benjamin Charbit et Dominique Baumard à la réalisation et au scénario, rejoints par Homeïda Behi à l’écriture. Le point n’est pas anecdotique : faire une série sur Vincennes, ce n’est pas seulement raconter des idées, c’est trouver comment les faire circuler dans l’image. Comment filmer une utopie sans la figer ? Comment donner à voir une institution qui voulait précisément casser les cadres ? Voilà le vrai casse-tête. Le sujet de Camarades, ce n’est pas seulement Mai 68 en version série : c’est la fabrique même d’un souvenir politique.

Du béton, des slogans et un peu de fièvre

En apparence, la méthode est presque artisanale. Le campus breton a été transformé à coups d’affiches d’époque, de silhouettes chevelues, de vêtements qui sentent la laine rêche et la contre-culture de seconde main. Sauf que la reconstitution ne repose pas seulement sur la déco, sinon on serait dans le simple pastiche. Le détail le plus savoureux, rapporté par Le Monde, concerne les figurants : ils n’ont pas été seulement habillés, ils ont reçu un emploi du temps quotidien calé sur leur position politique. On tient là une idée de mise en scène très maligne, presque politique dans sa méthode. Au lieu de demander à des corps de faire semblant, la série leur impose un régime de pensée, ou du moins l’ombre d’un régime de pensée. C’est plus qu’un gadget. C’est une façon de rappeler que les années 1970 naissantes n’étaient pas qu’une affaire de slogans sur les murs ; c’était un théâtre permanent d’adhésions, de ruptures, de chapelles et de micro-guerres idéologiques.

Et puis il y a cette image, assez drôle si on aime les paradoxes : des millennials plongés dans la lecture de Mao Tsé-toung, orthographié comme à l’époque, pour faire exister à l’écran une génération qui croyait encore que le monde pouvait changer par la théorie, la réunion, le tract, la dispute. On pourrait sourire, bien sûr. Mais ce serait rater le nerf du projet. Dans une industrie télévisuelle souvent obsédée par l’efficacité narrative, Camarades semble vouloir réintroduire du temps mort, du dissensus, du bruit. Autrement dit : faire une série sur l’utopie sans lui couper les jambes au montage.

La politique en costume, ou l’art de ne pas faire semblant

Ce qui frappe, dans cette entreprise, c’est la tension entre l’ambition et la contrainte. Le texte source évoque sans détour les limites du budget et du plan de travail. Et c’est là que la série devient intéressante au-delà de son sujet. Car toute fiction historique est un compromis entre désir de précision et économie de moyens. On voudrait refaire un monde disparu, mais on doit composer avec les horaires de tournage, les coûts de fabrication, la disponibilité des lieux, les arbitrages de production. Rien de très romantique, certes, mais c’est souvent dans ces frottements que naît la bonne matière dramatique. Une utopie filmée avec trop d’argent devient un décor de parc à thème ; une utopie filmée avec trop peu d’argent s’écroule. Entre les deux, il faut du nerf, du goût, et une sacrée confiance dans le regard du spectateur.

Benjamin Charbit et Dominique Baumard, en s’attaquant à Vincennes, ne choisissent pas la voie la plus confortable. Ils ne racontent pas seulement une époque ; ils s’attaquent à un mythe français, celui d’un moment où l’université, la culture et la politique semblaient pouvoir se mélanger sans demander la permission. C’est un terrain miné, parce que le souvenir de Mai 68 est devenu un objet de consommation aussi bien qu’un champ de bataille idéologique. D’un côté, les nostalgiques du grand soir ; de l’autre, ceux qui n’y voient qu’un carnaval de slogans. Camarades a donc intérêt à tenir la ligne de crête, sans quoi la série risque de se faire avaler par sa propre légende. Le vrai enjeu n’est pas de reconstituer Vincennes, mais de retrouver ce qui faisait sa nervosité électrique.

Une utopie, ça se joue aussi au casting

La présence de figurants organisés selon leur « appartenance politique » dit quelque chose de plus large : dans ce type de fiction, le casting ne sert pas seulement à remplir le cadre, il fabrique un climat. Les corps, les postures, les manières de se tenir, de parler, de s’échauffer, de s’agréger ou de se séparer, tout cela participe à l’idée qu’une communauté peut exister à l’écran sans être homogène. Et c’est sans doute là que Camarades peut trouver sa justesse. Pas dans la reconstitution maniaque d’un passé figé, mais dans la restitution d’un désordre organisé, d’une effervescence où chacun voulait être du bon côté de l’histoire, quitte à se contredire trois fois avant le déjeuner.

On pense évidemment à d’autres fictions françaises qui ont tenté de faire entrer la politique dans la chair des personnages, sans les transformer en porte-voix. Mais ici, le contexte universitaire change la donne. Vincennes n’était pas une usine à héros, plutôt une fabrique à contradictions. C’est ce qui la rend si cinégénique, et si difficile à filmer. Il faut du dialogue, des couloirs, des assemblées, des tracts, des regards de biais, des prises de parole qui dérapent. Bref, il faut du cinéma, pas un cours magistral en costume. Si Camarades tient cette promesse, la série pourrait devenir autre chose qu’un simple objet patrimonial : une machine à rejouer le moment où la pensée voulait encore faire vaciller le réel. Pas mal pour une production télé, non ?

Reste cette question, qui vaut pour la série comme pour son sujet : quand on essaie de ressusciter une utopie, est-ce qu’on la ranime, ou est-ce qu’on la transforme en souvenir de luxe ? La réponse, comme souvent, se cache dans les détails de plateau. Et dans la manière dont une poignée de gens, à l’été 2025, ont accepté de lire Mao entre deux prises pour faire croire qu’un autre monde avait vraiment existé. Ça, au moins, c’est du cinéma qui ne se contente pas de décorer l’histoire : il essaie encore de la déranger.

Bande-annonce VF de Camarades

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