Au Festival de la fiction de La Rochelle, la série française joue sa peau sans perdre son panache

Vincent BazireActualités19 septembre 2026

Entre crise des financements et montée en gamme, La Rochelle rappelle que la fiction télé n’a pas dit son dernier mot

À La Rochelle, on a beau parler de gouffre, la fiction française préfère encore les bords de mer aux fonds de tiroir. Le Festival de la fiction a ouvert sa 28e édition sous un soleil presque indécent, pendant que le secteur, lui, regarde l’horizon avec une grimace de comptable.

Le décor est connu, mais il se durcit. Depuis plusieurs saisons, la production audiovisuelle française avance sur une ligne de crête : d’un côté, l’audiovisuel public reste le principal moteur de la fiction nationale ; de l’autre, les recettes publicitaires s’effritent, les plateformes américaines imposent leur cadence et les budgets se tendent comme un câble de travelling mal réglé. L’USPA, principal syndicat des producteurs français, a choisi de nommer la chose sans fard lors de sa table ronde du jeudi 17 septembre, avec un intitulé qui sentait moins le communiqué que l’alerte rouge. Dans le même temps, Delphine Ernotte Cunci pour France Télévisions et Rodolphe Belmer pour TF1 ont, chacun à sa manière, confirmé que le ciel n’était pas exactement bleu azur. Bref, l’ambiance n’est pas à la fête foraine, même si les festivaliers, eux, continuent de remplir les salles comme si de rien n’était.

Et pourtant, c’est bien là que ça devient intéressant : plus le contexte économique se dégrade, plus la fiction française semble obligée de muscler son jeu.

Le grand écart entre la caisse et le plateau

Pour rappel, le Festival de la fiction de La Rochelle n’est pas un simple salon de rentrée télévisuelle où l’on vient serrer des mains et distribuer des badges. C’est un thermomètre, un lieu de négociation symbolique, un endroit où l’on mesure à la fois la santé artistique du secteur et son niveau de stress chronique. La 28e édition, qui se tient jusqu’au dimanche 20 septembre, a mis en vitrine une compétition mêlant séries comiques, drames, formats courts et téléfilms, ces fameux « unitaires » que le jargon professionnel aime rebaptiser pour leur donner un air un peu moins poussiéreux. Le fond du problème, lui, reste très concret : qui finance, qui diffuse, qui prend le risque, et surtout qui encaisse quand ça ne marche pas ?

Le paradoxe est presque élégant. Alors que les discours dominants parlent de contraction, les œuvres présentées à La Rochelle affichent souvent une ambition formelle plus nette qu’il y a dix ans. On sent des écritures plus nerveuses, des formats mieux tenus, une volonté de sortir du simple produit d’antenne. C’est là que le festival devient précieux : il montre qu’un secteur peut être économiquement sous pression tout en gagnant en exigence artistique. La fiction française n’est pas en train de mourir, elle est en train de négocier son prix de survie.

Crise, mon amour, ou l’art de prendre des risques

Le mot d’ordre formulé par Boris Razon, directeur éditorial d’Arte France, lors du « Grand Débat » du vendredi 18 septembre, résume assez bien l’air du temps : dans les périodes de turbulence, il faut oser davantage. Ce n’est pas une formule de motivation pour salle de réunion, c’est presque une règle de fabrication. Quand les marges se réduisent, la tentation est grande de lisser les projets, de sécuriser les castings, d’aligner les récits sur des formats déjà éprouvés. Sauf que cette prudence-là finit souvent par coûter plus cher que l’audace, parce qu’elle produit des œuvres interchangeables, donc oubliables. Et des œuvres oubliables, on en a déjà assez sur les plateformes pour remplir un hangar à La Rochelle.

Le Festival rappelle aussi une évidence que l’on oublie trop souvent dans les débats sur la « qualité » : celle-ci ne tombe pas du ciel, elle se fabrique dans des conditions de production, de diffusion et de prise de risque. Quand les financements publics baissent, que la publicité s’érode et que les géants américains aspirent une partie de l’attention, la fiction nationale doit trouver un autre équilibre. Pas forcément en copiant les mastodontes, mais en assumant ce qu’elle sait faire de mieux : des récits ancrés, des formats souples, des personnages qui ne parlent pas comme des algorithmes sous anxiolytiques. Oui, ça compte encore.

Unitaires, séries, formats courts : le buffet n’est pas un hasard

La diversité de la sélection n’a rien d’anecdotique. En mélangeant séries comiques, drames, formats courts et téléfilms, La Rochelle met en scène un paysage où la fiction française cherche encore sa respiration propre. Le téléfilm, longtemps regardé comme le parent pauvre du prime time, continue d’exister sous le nom plus chic d’« unitaire » ; les formats courts, eux, profitent d’une circulation plus souple et d’une économie parfois moins lourde ; les séries, enfin, restent le terrain où se joue la bataille de l’endurance narrative. Cette coexistence dit quelque chose de l’état du marché : on ne peut plus tout miser sur le grand format, ni tout sacrifier à la rentabilité immédiate. Il faut composer, bricoler, inventer. En somme, faire du cinéma avec des contraintes de télévision. Pas glamour, mais terriblement formateur.

Ce qui frappe, c’est que la montée en gamme ne semble pas avoir été entièrement cassée par la morosité ambiante. Au contraire, elle paraît presque renforcée par le sentiment d’urgence. Quand le secteur sent le plancher bouger, il cesse parfois de ronronner. Les auteurs resserrent leur écriture, les réalisateurs cherchent des angles plus francs, les diffuseurs acceptent plus volontiers des propositions qui sortent du moule. On ne va pas se mentir : tout n’est pas brillant, loin de là. Mais le simple fait que la profession continue de parler de qualité, de prise de risque et de singularité au milieu des chiffres qui dégringolent, c’est déjà un petit acte de résistance. La fiction française n’a pas besoin d’être rassurée, elle a besoin d’air et de nerfs.

Le soleil, les badges et le nerf de la guerre

Il y a quelque chose d’assez savoureux dans ce contraste entre la douceur presque balnéaire du festival et la brutalité des inquiétudes qu’il charrie. La Rochelle, avec sa lumière et ses discussions de couloir, ressemble à ces lieux où l’on parle très poliment d’un incendie en train de gagner la pièce d’à côté. Mais c’est précisément ce décalage qui rend l’événement utile : il oblige la profession à se regarder sans fard, à mesurer ce qu’elle produit encore de solide, et ce qu’elle risque de perdre si la logique du court terme continue de dicter sa loi.

Au fond, la vraie question n’est pas de savoir si la fiction française va s’effondrer demain matin. Elle est plus embêtante, plus politique, plus cinématographique aussi : que devient une industrie quand elle doit prouver sa valeur artistique au moment même où ses bases économiques vacillent ? La Rochelle n’apporte pas de miracle, évidemment. Elle fait mieux que ça : elle montre des œuvres, des tensions, des ambitions, des contradictions. Et ça, pour une profession qui vit entre l’antenne, le budget et le fantasme de la prochaine série événement, c’est déjà pas mal. Le reste, comme d’habitude, se jouera au montage. Ou au prochain tour de table, ce qui revient parfois au même.

Laisser une réponse

Catégories
Chargement

Signature-dans 3 secondes...

De signer 3 secondes...