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    Nrmagazine » [Critique] Memory of a Killer : mais c’est quoi l’histoire vraie là-dedans ?
    Blog Entertainment 3 juin 20267 Minutes de Lecture

    [Critique] Memory of a Killer : mais c’est quoi l’histoire vraie là-dedans ?

    Patrick Dempsey en tueur à gages qui perd la mémoire sur Fox, une série belge originale saluée en 2003 et un roman signé d'un auteur flamand qui n'a jamais été un saint : retour sur une généalogie étrange, entre polar anversois bien réel et machine hollywoodienne bien huilée.
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    De Zaak… quoi ?

    Remettons les pendules à l’heure. Memory of a Killer, la série lancée sur Fox le 25 janvier 2026, créée par Ed Whitmore et Tracey Malone, avec Patrick Dempsey en tête d’affiche et Michael Imperioli en second couteau, n’est pas née dans un bureau de Los Angeles au milieu de post-its et de cafés froids. Elle descend en droite ligne d’un film belge sorti en 2003 : De Zaak Alzheimer, distribué en France sous le titre La Mémoire du tueur à partir du 21 avril 2004.

    Ce long-métrage, réalisé par Erik Van Looy et porté par Jan Decleir dans le rôle d’Angelo Ledda, est lui-même l’adaptation du roman policier De zaak Alzheimer de Jef Geeraerts, écrivain anversois né en 1930, mort à Gand en 2015, auteur d’une trentaine d’ouvrages traduits dans une douzaine de langues et vendus à plus d’un million d’exemplaires en néerlandais, dont les romans policiers étaient, selon ses pairs, « plus intellectuels, on y sentait l’effort de documentation ». Pas exactement le type de mec qui pond un roman de gare entre deux apéros. Et son De zaak Alzheimer n’a pas été inspiré d’un fait divers précis, c’est une fiction pure, un roman noir de genre, mais ancré dans une réalité très concrète : la corruption au sommet de la politique et de la magistrature belges. Ce n’est donc pas une histoire vraie au sens biographique du terme, mais c’est du vrai dans le sens qui compte, un polar qui gratte là où ça fait mal dans la société flamande des années 1990-2000.

    La Mémoire du tueur, signé par le scénariste Carl Joos et Van Looy lui-même, dure 2h03 et suit Angelo Ledda, tueur à gages vieillissant qui découvre que l’une de ses cibles est une enfant. Il refuse. Il signe son arrêt de mort. Et comme il perd peu à peu la mémoire à cause de l’Alzheimer, il décide d’utiliser la police, incarnée par les inspecteurs Vincke et Verstuyft, pour l’aider à éliminer ceux dont il va bientôt oublier les noms. C’est le pitch le plus élégamment cynique du cinéma belge de la décennie.

    Jan Decleir vs McDreamy : combat de poids

    Le film d’Erik Van Looy a récolté environ 712 000 dollars en recettes mondiales, modeste sur le papier, écrasant compte tenu du contexte d’un polar flamand sans star internationale. En Belgique et au Luxembourg, il était en salle dès le 15 octobre 2003, soit avant même sa sortie française. Côté récompenses : primé, considéré pendant des années comme la référence absolue du polar belge. Jan Decleir, monstre sacré du cinéma flamand, livrait une performance de funambule entre la brutalité maîtrisée et la fragilité dévastatrice d’un homme qui regarde sa propre mémoire se diluer. Ce n’est pas un rôle. C’est un état.

    Vingt-trois ans plus tard, Fox sort Memory of a Killer et confie le même rôle à Patrick Dempsey, pour l’éternité McDreamy dans Grey’s Anatomy. Le potentiel de contre-emploi est là, sur le papier. Dans les faits, Variety, qui a visionné les deux premiers épisodes mis à disposition de la presse, tranche sans ménagement : « Disjointed and bland ». Traduction libre : mou et sans saveur. Le personnage d’Angelo Doyle (rebaptisé, américanisé) mène sa double vie entre une banlieue pavillonnaire et les sous-sols criminels de New York, échangeant le gilet de vendeur de photocopieurs contre un costume italien et une Porsche. C’est le rêve ultime du polar américain formaté câble, et c’est précisément son problème.

    USA Today résume la chose en une formule assassine : Patrick Dempsey « goes all Liam Neeson ». Ce n’est pas un compliment. C’est le constat que la série emprunte l’esthétique du papa-tueur-à-gages-qui-a-des-compétences, genre déjà épuisé depuis que Liam Neeson a transformé sa quarantaine finissante en franchise personnelle.

    L’Alzheimer comme prétexte ou comme thèse ?

    C’est là où la question de l’histoire vraie mérite d’être retournée. Ni Geeraerts, ni Van Looy, ni Whitmore et Malone n’ont prétendu raconter des faits réels. Mais la maladie d’Alzheimer, elle, est bien réelle, et c’est dans son traitement que les deux œuvres divergent radicalement. Dans le film belge, l’Alzheimer n’est pas un gimmick de scénario : c’est un moteur thématique. Angelo Ledda se bat contre sa propre dissolution, utilise sa mémoire défaillante comme arme paradoxale. La maladie est traitée comme une métaphore de l’identité qui fout le camp, le masque, la mue, la renaissance impossible. On est dans le tragique pur, celui qui n’a pas besoin d’être vrai pour être juste.

    Dans la série Fox, le Reddit des fans de l’univers dementia s’est d’ailleurs posé la question ouvertement, exploitation ou sensibilisation ? La réponse collective, brutale et honnête, était : « It’s just a show, man ». Ce qui n’est pas un compliment non plus. Là où Geeraerts ancrait son histoire dans la corruption systémique belge (le directeur d’une entreprise de construction abattu, des ramifications jusqu’au sommet de la politique et de la magistrature), la série américaine déroule un thriller familial propret où les méchants ont l’air suffisamment méchants pour que le tueur reste le héros sans que ça fasse trop mal à la conscience du spectateur du lundi soir.

    Sauf que l’original, lui, ne vous faisait pas ce cadeau. Angelo Ledda n’était pas un héros moral recyclé en père de famille attachant. Il était quelqu’un qui avait décidé de tuer des gens pour de l’argent, et qui, à l’heure de perdre la mémoire, choisissait de rester lui-même jusqu’au bout. C’est infiniment plus dérangeant. Et infiniment plus grand.

    Liam Neeson avait déjà fait le trajet

    Il faut noter, et c’est un détail que la communication autour de la série Fox a soigneusement évité de mettre en avant, qu’il existe une première adaptation américaine entre le film de Van Looy et la série Dempsey. En 2022, Liam Neeson lui-même avait porté à l’écran Memory (réalisé par Martin Campbell), adaptation directe du roman de Geeraerts. Le film n’a pas exactement explosé le box-office. Ce qui ne décourage apparemment pas Fox de tenter le coup en format sériel. Le recyclage a ses propres règles de survie.

    La série, elle, a survécu à ses audiences décevantes grâce au streaming : lancée avec un démarrage en trombe à 1,35 de part d’audience dans la démo clé (le plus haut pour un nouveau drame cette saison, aidé par la diffusion juste après le match NFC Championship), elle a rapidement chuté autour des 0,1 en antenne linéaire avant de se stabiliser à 0,28 en moyenne journalière. Fox a néanmoins renouvelé la série pour une deuxième saison, en avril 2026. Ça dit quelque chose sur l’état du réseau hertzien américain, mais passons.

    Vrai, faux ou juste belge ?

    La réponse à la question que tout le monde pose en cherchant le titre sur Google, « c’est basé sur une histoire vraie ? », est donc non, et oui, et ça dépend de ce qu’on cherche. Non : aucun Angelo Ledda réel, aucun fait divers précis à la source. Oui : Geeraerts connaissait son sujet, ses romans policiers des années 1980-2000 fonctionnaient comme des autopsies de la société flamande, documentés et mordants. Et le cinéma d’Erik Van Looy avait cette qualité rare de rendre la fiction plus vraisemblable que le réel.

    Ce qui est vrai dans Memory of a Killer, c’est l’Alzheimer. Ce qui est vrai, c’est que des gens corrompus font tuer d’autres gens pour protéger leurs intérêts. Ce qui est vrai, c’est qu’un homme peut choisir, à l’instant où il perd tout, de rester debout. Le reste, la Porsche, le costume, McDreamy qui remplace Jan Decleir, c’est de la décoration. Hollywoodienne, propre, bankable.

    Si vous n’avez jamais vu le film de Van Looy, vous avez vingt-deux ans de retard et un problème personnel à régler avant de vous lancer dans la série Fox. Pensez-y avant d’allumer votre abonnement.

    La série Memory of a Killer (Fox, depuis janvier 2026), avec Patrick Dempsey, Michael Imperioli, créée par Ed Whitmore et Tracey Malone. Le film original, La Mémoire du tueur (2003, 2h03), réalisé par Erik Van Looy, d’après le roman de Jef Geeraerts. En VOD.

     

    Vincent
    Vincent

    Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.

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