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    Nrmagazine » [Critique] Chien 51 méritait mieux que ça avec Gilles Lellouche
    Blog Entertainment 7 mai 20268 Minutes de Lecture

    [Critique] Chien 51 méritait mieux que ça avec Gilles Lellouche

    Présenté en clôture de la Mostra de Venise 2025, Chien 51 de Cédric Jimenez avait tout pour être le blockbuster français de l'année, budget record, distribution cinq étoiles, roman de Laurent Gaudé en source. Mais entre les mains d'un cinéaste brillant dans la forme et timoré sur le fond, la dystopie du siècle tourne court. On est frustrés. Et on vous explique pourquoi.
    CHIEN 51
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    Le cinéma de science-fiction français n’est pas exactement une terre fertile. On peut aligner sur les doigts d’une main les longs-métrages hexagonaux qui ont réussi à construire un futur crédible sans se noyer dans le nombrilisme ou la série Z assumée. Chien 51, sorti le 15 octobre 2025, portait donc un poids symbolique considérable. Un budget de 42 millions d’euros, parmi les productions françaises les plus chères de l’année,, une clôture à Venise, Adèle Exarchopoulos et Gilles Lellouche en têtes d’affiche, Louis Garrel et Romain Duris en renfort, Xavier Dolan en guest surprise. Autrement dit : on avait enfin les moyens de ses ambitions. Le résultat, lui, est plus discutable.

    425 088 entrées dès la première semaine d’exploitation, une première place au box-office arrachée à Leonardo DiCaprio. Le public a répondu présent. La question, c’est ce qu’on lui a vraiment offert en échange.

    Zem, ALMA et les trois zones, Paris 2045, version Haussmann sous stéroïdes

    Le point de départ est celui du roman éponyme de Laurent Gaudé, publié chez Actes Sud en 2022 et écoulé à près de 120 000 exemplaires selon Edistat. Paris, futur proche. La ville a été découpée chirurgicalement en trois zones selon les classes sociales, une fracture géographique qui officialise ce que le capitalisme tardif murmurait déjà. Chaque habitant porte un bracelet. Une intelligence artificielle baptisée ALMA, développée par un certain génie assassiné dès les premières minutes, orchestre le travail de la police avec une précision glaçante. Zem, flic de zone 3 (comprenez : le bas de l’échelle), se retrouve réquisitionné aux côtés de Salia, inspectrice de zone 1, pour démêler un meurtre qui sent la conspiration à plein nez.

    Sur le papier, c’est du Philip K. Dick frelaté de Zola, avec des relents d’Elysium. On a connu pire comme matière première. Le scénario est co-signé Jimenez, Olivier Demangel et Laurent Gaudé lui-même, ce qui aurait dû garantir une fidélité thématique. Et visuellement, le pari est en grande partie tenu : les décors de ce Paris fracturé sont crédibles, la caméra de Jimenez est mobile, tendue, immersive dès la séquence d’ouverture, une fusillade à un checkpoint qui rappelle qu’on a affaire à un technicien du polar nerveux rodé depuis BAC Nord et Novembre. Le problème, c’est qu’une bonne dystopie ne se résume pas à un joli écrin.

    La surface brillante, le vide en dessous

    Salia et Zem, les bras croisés, le regard dur, comme si eux aussi avaient du mal à avaler le troisième acte.

    Le vrai problème de Chien 51, c’est celui que les Inrockuptibles ont formulé sans ambages : Jimenez se révèle « complètement frileux à traiter son sujet ». Toute la mécanique dystopique est là, les zones, les bracelets, la reconnaissance faciale, la surveillance algorithmique, mais elle reste un décor, un costume, un prétexte à scènes d’action plutôt qu’une véritable grille de lecture politique. On nous montre un système brutal sans jamais se salir les mains à l’interroger vraiment. La fracture sociale, l’intelligence artificielle comme bras armé de la domination de classe, la légitimité de la résistance incarnée par Jon et ses Break Walls, tout ça est énoncé, jamais pensé. C’est la différence entre un film qui parle d’un monde et un film qui habite ce monde.

    En réalité, Chien 51 fait exactement ce que Jimenez sait faire : tenir en haleine par l’action, le montage, le rythme. Fusillade, exfiltration, émeute, course-poursuite, on ne s’ennuie pas, et c’est honnête. Mais le roman de Gaudé, lui, construisait un quotidien, une culture, des contradictions. L’adaptation a aplati tout ça pour livrer un thriller d’anticipation qui reste, selon SensCritique, « trop en surface pour pleinement convaincre ». Un film qui coche des cases, fracture sociale, IA menaçante, héros que tout oppose, sans jamais déborder des lignes. Propre. Trop propre.

    À lire aussi : Critique de Mercy : même l’IA ne pourrait pas créer un film aussi catastrophique

    Lellouche-Exarchopoulos : le duo qui sauve les meubles

    Si le film est regardable, c’est en bonne partie grâce au duo principal. Gilles Lellouche, en flic de zone 3 cabossé et désenchanté, retrouve ici la veine rugueuse qui avait fait de BAC Nord un événement, il incarne Zem avec une économie de moyens efficace, jamais dans l’excès. Adèle Exarchopoulos, Palme d’or honoraire depuis La Vie d’Adèle, est comme toujours magnétique, habitée, totalement présente, y compris quand le scénario lui demande d’exister dans des scènes de transition dont on se demande franchement l’utilité. La petite romance qui naît entre eux ? Esquissée, vite évacuée. Ces deux-là méritaient qu’on les laisse respirer davantage.

    Autour d’eux, ça se complique. Louis Garrel en leader charismatique des Break Walls peine à convaincre, on ne croit ni à sa menace ni à son idéalisme. Romain Duris est là (et on ne sait pas trop pourquoi). Xavier Dolan fait une apparition qui ravira les uns et laissera les autres circonspects (attention, euphémisme). Le casting cinq étoiles promis par les affiches ressemble davantage, dans la pratique, à une réunion de copains de l’industrie qu’à une constellation de rôles taillés sur mesure.

    À lire aussi : Novembre (2022) : Cédric Jimenez et ses sept nominations aux César

    Jimenez, ou la malédiction du bon élève

    C’est le paradoxe de Cédric Jimenez. Le Marseillais, né en 1976, a construit depuis La French (2014) une filmographie cohérente, musclée, techniquement irréprochable. BAC Nord avait divisé, polémique politique, questions sur la représentation des quartiers, mais personne ne lui avait reproché de manquer de nerf ou d’ambition formelle. Novembre, reconstitution haletante des attentats de 2015, confirmait un cinéaste capable de tenir la distance sur un sujet brûlant. Le problème, c’est que le polar ancré dans le réel, c’est son registre. La science-fiction, genre qui exige non seulement de la rigueur narrative mais une vision du monde propre, une cosmologie, un engagement idéologique assumé, c’est autre chose. Jimenez fait le bon élève qui exécute proprement une partition sans jamais se demander ce qu’elle dit.

    Les références ne manquent pas pour mesurer l’écart. Blade Runner 2049 de Villeneuve, dont Chien 51 lorgne parfois l’atmosphère, construisait un monde qui existait en dehors de son intrigue. Ici, le Paris de 2045 ne vit que dans les scènes d’action. Hors cadre, il n’existe pas. C’est le péché originel du film : un décor de science-fiction plaqué sur un polar procédural qui aurait très bien fonctionné, et peut-être mieux, sans les bracelets ni les zones.

    Venise, 42 millions et la question qui fâche

    Présenté en clôture de la Mostra de Venise le 6 septembre 2025, une distinction qui ne se refuse pas,, Chien 51 a reçu un accueil critique mitigé dès sa présentation italienne. Certains saluaient une réussite rare pour la science-fiction française ; d’autres pointaient déjà le vernis formel sur fond creux. La presse hexagonale, à la sortie en salles mi-octobre, a largement confirmé le diagnostic : spectacle solide, scénario simplifié par rapport au roman de Gaudé, ambition visuelle non convertie en ambition thématique.

    Reste la question économique, et elle est brutale. Avec 42 millions d’euros de budget, neuf sociétés de production, trois régions françaises, Studiocanal et France 2 Cinéma au générique,, il faut entre deux et trois millions d’entrées pour rentrer dans ses frais. 425 000 en semaine 1, c’est un bon départ. C’est loin, très loin du compte final. Et dans une année où God Save the Tuche tenait le haut de l’affiche nationale, ça relativise vite l’ambition du projet.

    La durée, 1h46, est raisonnable, le rythme tenu. On sort de la salle avec un sentiment étrange : celui d’avoir vu un film qui voulait être un événement, qui en avait les moyens, et qui a choisi la sécurité à chaque carrefour.

    ALMA règle ses comptes, le verdict

    Le roman de Gaudé vendu à 120 000 exemplaires méritait une adaptation qui lui rende justice, dans son engagement, ses aspérités, sa noirceur politique. Ce qu’on a eu à la place, c’est un polar d’anticipation nerveux, bien fichu, bien joué par son duo principal, avec un Paris futuriste crédible et une bande originale efficace. Ce qu’on n’a pas eu, c’est une vision. Pas de lecture méta, pas de thèse risquée, pas de colère réelle. Juste de très belles images de surveillance et deux flics qui finissent par se faire confiance. Le tout pour le prix d’une petite île grecque.

    Jimenez prépare désormais Johnny, un biopic de Johnny Hallyday avec Raphaël Quenard, pardon, avec un casting encore en constitution, en tête d’affiche. Retour au réel, au documenté, au biographique. Quelque part, on est soulagés pour lui.


    Fiche film, Chien 51 | Réalisation : Cédric Jimenez | Scénario : Cédric Jimenez, Olivier Demangel, Laurent Gaudé | D’après le roman de Laurent Gaudé (Actes Sud, 2022) | Avec : Gilles Lellouche, Adèle Exarchopoulos, Louis Garrel, Romain Duris, Xavier Dolan | Production : Chi-Fou-Mi Productions, Studiocanal, France 2 Cinéma | Budget : 42 000 000 € | Durée : 1h46 | Sortie France : 15 octobre 2025 | Présenté en clôture de la Mostra de Venise 2025

     

    Vincent
    Vincent

    Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.

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