La question revient à chaque diffusion TV, à chaque redécouverte sur plateforme : Creed, c’est tiré d’une histoire vraie ? La réponse courte : non. La réponse longue, celle qu’on mérite, est que derrière la fiction bien huilée de Ryan Coogler se cachent des couches de réalité que Sylvester Stallone a distillées pendant quarante ans dans sa saga, et que le premier Creed (2015, 133 minutes, 35 millions de budget) a hérité en totalité. Ce film est une fiction bâtie sur du vrai, ce qui est finalement la définition d’un bon mythe.
Chuck qui ? (Tout commence à Bayonne, New Jersey)
Pour comprendre Creed, il faut remonter au 24 mars 1975, à Cleveland, Ohio. Ce soir-là, un certain Chuck Wepner, négociant en alcool le jour, boxeur poids lourd le reste du temps, surnommé “The Bayonne Bleeder” pour sa fâcheuse tendance à repartir du ring en charpie, monte face à Muhammad Ali, champion du monde en titre. Trente-deux points de suture plus tard, après quinze rounds d’une résistance absurde face au meilleur boxeur de la planète, Wepner perd. Mais il a envoyé Ali au tapis au neuvième round, une chose que très peu de gens pouvaient se vanter d’avoir faite.
Dans le public ce soir-là (ou du moins devant sa télévision), Sylvester Stallone se lève de son canapé. Comme il l’a raconté des dizaines de fois depuis, ce combat lui donne l’idée d’écrire en trois jours et demi le scénario de Rocky, sorti en 1976. Wepner devient Rocky Balboa. Ali devient Apollo Creed. Et la poule aux œufs d’or est née, pour le plus grand bénéfice de tout le monde sauf, pendant longtemps, de Wepner lui-même, qui attaquera Stallone en justice en 2003 pour avoir inspiré une franchise sans jamais en voir la couleur.
Donc : Adonis Johnson Creed, le personnage que Michael B. Jordan incarne dans la trilogie, est la création fictive d’un fils d’une création fictive elle-même inspirée par un vrai champion. On est en plein mythe stallonien, version poupées russes.
« The unknown boxer character who gets the chance of a lifetime to fight the world’s heavyweight champion was inspired by an actual fighter named Chuck Wepner », rappelle USA Today. Et Stallone de confirmer, sans ciller : c’était lui son Rocky.

Apollo Creed ou le portrait craché de “The Greatest”
Apollo Creed, père fictif d’Adonis, personnage interprété pendant quatre films par le regretté Carl Weathers (décédé en février 2024, et ça reste un putain de coup au cœur), n’est pas tombé du ciel non plus. Stallone a lui-même reconnu s’être massivement inspiré de Muhammad Ali pour construire le champion : le style flamboyant, les surnoms en cascade (« The Master of Disaster », « The King of Sting », « The Dancing Destroyer »), les entrées de ring théâtrales, le verbe haut, l’ego en acier trempé. Selon Stallone, le personnage puise aussi dans Sugar Ray Leonard, Joe Louis et Jack Johnson, ce qui en fait une sorte de distillat fantasmé des plus grands poids lourds noirs américains du XXe siècle.
Mieux encore : Ali, interviewé par le critique Roger Ebert en 1979, a explicitement dit qu’il adorait la chose. Le plus grand boxeur du monde était flatté d’avoir inspiré le plus grand méchant-qui-devient-ami de l’histoire du cinéma sportif. On peut trouver ça touchant ou légèrement troublant, c’est probablement les deux à la fois.
Screenrant le formule sans détour : « Apollo Creed was inspired by real-life boxing champ Muhammad Ali, and the athlete reportedly loved the cinematic semi-portrayal. » Ce que l’on retient, c’est que la légende Carl Weathers a construit quarante ans de carrière sur un personnage qui était à moitié Ali, à moitié fantasme hollywoodien. Respect infini.
Carl Weathers dans la peau d’Apollo Creed : le sourire d’Ali, le flow de Johnson, et la mort la plus traumatisante de Rocky IV (oui, on ne s’en remet toujours pas).

Ryan Coogler n’a pas recopié, il a digéré
Là où l’histoire devient vraiment intéressante, c’est dans la démarche de Ryan Coogler, qui signe le premier volet en 2015 à 29 ans avec une audace tranquille. Le réalisateur de Fruitvale Station ne fait pas semblant que son film est basé sur des faits réels, il fait quelque chose de plus malin : il prend l’héritage émotionnel de la saga comme matière fictionnelle et le traite avec une rigueur quasi documentaire. La scène du combat en plan-séquence est filmée comme un vrai match de boxe. De vrais boxeurs professionnels envahissent le casting pour que rien ne sonne faux à l’œil averti.
Michael B. Jordan, de son côté, ne triche pas non plus : 15 kilos de muscles gagnés, six jours d’entraînement par semaine pendant quatre mois avant le tournage, deux séances d’une heure trente par jour pour Creed III, où il cumule en prime le rôle de réalisateur (premier long-métrage, déjà, respecte). Ce n’est pas de l’histoire vraie, c’est de la vraie sueur.
Le péché originel : la mort d’Apollo dans Rocky IV
Si Creed peut exister comme saga autonome, c’est parce que Rocky IV (1985) a eu la bonne idée, ou le bon instinct narratif, de tuer Apollo Creed sur le ring face à Ivan Drago. Ce moment traumatique (quarante ans après, les spectateurs s’en rappellent comme d’un deuil réel) crée le vide affectif que tout l’arc d’Adonis va chercher à combler. Le fils d’un homme mort cherche ce que son père n’a jamais pu lui donner, et demande à l’homme qui l’a regardé mourir de le former. C’est du niveau de la tragédie grecque habillée en survêtement.
Adonis ignore à la fois son père et le contexte de sa mort, et sa quête pour comprendre qui était Apollo Creed renvoie à toute la complexité de la relation entre masculinité noire et image paternelle dans la culture américaine. Coogler ne l’aurait pas formulé aussi explicitement, mais c’est là, dans chaque scène d’entraînement avec Stallone. Ce dernier, accessoirement, avait été nominé aux Oscars pour ce rôle en 2016, première nomination depuis le Rocky originel. Quarante ans pour boucler la boucle, c’est du Rocky.
Phylicia Rashad dans le rôle de Mary Anne Creed : celle qui garde les secrets d’une légende morte, et qui finit par ouvrir la porte à son fils illégitime. La scène d’introduction du personnage, sobre, sèche, sans un gramme de pathos superflu.

Alors, histoire vraie ou pas ?
Non, et oui. Creed est une fiction construite sur plusieurs couches de réalité : un vrai boxeur (Wepner) qui inspire un personnage fictif (Rocky), lequel inspire une saga qui crée un personnage fictif (Apollo), dont le fils fictif (Adonis) prend pour entraîneur ce Rocky fictif inspiré du vrai Wepner. Si vous avez suivi, vous méritez une médaille, ou au moins un re-visionnage du premier opus pour vous congratuler.
La vraie question n’est pas de savoir si Adonis Creed a existé. C’est de comprendre pourquoi on veut que ce soit vrai. Parce que Coogler et Jordan ont fait quelque chose de rare : un film de boxe qui sonne juste dans le corps et dans la tête en même temps. Ce n’est pas une histoire vraie. C’est mieux que ça : c’est une histoire qui mérite de l’être.
Alors si quelqu’un autour de vous répond encore « ouais mais c’est une histoire vraie » après la séance, vous savez maintenant quoi faire. Expliquer. Longuement. Jusqu’à ce qu’ils partent chercher des popcorns.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




