Il y a des films qu’on enterre pour de mauvaises raisons, puis qu’on ressort au moment exact où ils deviennent plus parlants que prévu. Coyote vs. Acme, long métrage hybride de Dave Green, fait précisément partie de cette catégorie-là : un objet longtemps coincé dans les limbes de Warner Bros., puis récupéré in extremis, comme si la machine hollywoodienne avait fini par reconnaître son propre reflet dans le pare-brise.

Pour remettre les pendules à l’heure, le projet devait initialement sortir le 21 juillet 2023 avant d’être repoussé pour éviter l’ombre de Barbie. Puis, en novembre 2023, Warner Bros. Discovery a annoncé l’abandon pur et simple du film, avec à la clé une déduction fiscale estimée à 30 millions de dollars, de quoi faire bondir une bonne partie de la profession. Le budget de production, lui, tournait autour de 72 millions de dollars, ce qui n’a rien d’un petit bricolage de fin de nuit : on parle d’un vrai blockbuster familial, avec Will Forte, John Cena et les figures historiques des Looney Tunes en prime. En 2025, Ketchup Entertainment a finalement remis la main sur le projet, et voilà le film de nouveau promis aux salles, avec une sortie américaine fixée au 28 août 2026. Le simple parcours du film raconte déjà une comédie industrielle plus folle que bien des scénarios.

Et c’est là que Coyote vs. Acme devient intéressant : sous ses airs de farce pour enfants, le film parle d’un système qui broie les petits, d’un studio qui se regarde dans le miroir, et d’un héros qui refuse enfin de se laisser exploser sans rien dire.

Le lapin, le coyote et le tribunal : un gag qui a de la mémoire

À la base, l’idée n’a rien d’un caprice contemporain. Le film s’inspire d’un texte de Ian Frazier publié en 1990 dans The New Yorker, lui-même nourri par les cartoons de Chuck Jones où Wile E. Coyote commande chez Acme des gadgets toujours plus absurdes, toujours plus défaillants, toujours plus meurtriers pour sa dignité. Le ressort est simple, presque enfantin : que se passerait-il si le Coyote décidait enfin de porter plainte ? Sauf qu’en 2026, cette blague prend une autre couleur. On ne rit plus seulement du gag, on rit jaune devant la logique d’entreprise, la responsabilité diluée, la violence industrialisée. Le procès devient une métaphore de la grande distribution du désastre.

Dave Green, déjà repéré pour Teenage Mutant Ninja Turtles: Out of the Shadows, choisit ici une voie hybride : prises de vues réelles, animation numérique, et une circulation constante entre le monde des humains et celui des personnages de cartoon. Sur le papier, ça sent le coup de génie ou le crash de camion de livraison. Dans les faits, le film cherche moins le délire pur que le vaudeville procédural. On suit Kevin Avery, avocat fatigué joué par Will Forte, qui traîne sa mauvaise humeur dans un cabinet d’Albuquerque avant de se retrouver embarqué dans la croisade du Coyote. Le personnage est pensé comme un loser professionnel, un type qui a renoncé à mordre, ce qui colle assez bien à l’idée d’un Hollywood devenu prudent jusqu’à l’ankylose.

Affiche de Coyote vs. Acme
Affiche de Coyote vs. Acme

Quand le cartoon porte plainte, le studio transpire

Le cœur du film, c’est évidemment le décalage entre l’univers des dessins animés et la mécanique du droit. Un personnage muet, des pancartes, des blessures répétées, une multinationale qui a vendu des produits explosifs pendant des décennies : le matériau est en or. Et pourtant, le film choisit de ne pas aller jusqu’au bout de son potentiel acide. Il reste souvent dans une tonalité de comédie familiale, avec des couleurs vives, un montage nerveux, des gags qui préfèrent la vitesse à la morsure. Rien de honteux là-dedans, mais on sent bien que le scénario aurait pu sortir les crocs. Le film a l’idée d’un grand procès, mais le tempérament d’un mercredi après-midi.

Ce choix de ton n’est pas anodin. Dans l’histoire du cinéma américain, les hybridations les plus mémorables ont souvent accepté de prendre leur matière au sérieux, même quand elles flirtaient avec le burlesque. On pense forcément à Who Framed Roger Rabbit de Robert Zemeckis, sorti en 1988, qui faisait cohabiter cartoon et film noir sans jamais édulcorer la noirceur de son intrigue. Ici, Coyote vs. Acme s’amuse davantage de son concept qu’il ne le radicalise. Le résultat n’est pas paresseux, loin de là, mais il garde une petite distance de sécurité. Et cette prudence, franchement, on la sent jusque dans le choix des interprètes : Will Forte, excellent comédien, apporte une douceur comique qui empêche le film de virer au désespoir, tandis que John Cena, en avocat rival, injecte une énergie presque trop lisible pour faire vraiment peur. Le casting fonctionne, mais il lisse parfois la tension au lieu de la tendre.

Acme, ou le grand magasin des fautes de goût

Le plus malin, dans l’affaire, reste peut-être le sous-texte industriel. Acme, cette marque fictive qui hante les cartoons depuis des décennies, devient ici le masque d’une entreprise tentaculaire, opaque, moralement douteuse. Difficile de ne pas y voir un commentaire sur les studios eux-mêmes, sur leur capacité à exploiter des franchises patrimoniales tout en les neutralisant. Le film parle d’un petit qui attaque une grosse machine, mais il a lui-même été pris dans les rouages d’une grosse machine. C’est là que la blague devient presque trop belle. Coyote vs. Acme raconte une révolte contre l’abus de pouvoir, alors même qu’il a failli être victime de ce qu’il dénonce.

Le détail le plus savoureux, c’est peut-être que le film arrive en 2026 avec une pertinence accrue. Entre les logiques de consolidation, les arbitrages fiscaux, les franchises qu’on relance, qu’on enterre, qu’on ressuscite selon l’humeur du tableur Excel, le récit du Coyote prend des allures de fable sur l’époque. On n’est plus seulement dans la nostalgie des Looney Tunes, mais dans une lecture très contemporaine du rapport entre création et propriété, entre personnage et exploitation, entre gag et rentabilité. Et ça, mine de rien, ça a plus de gueule qu’un simple retour de mascotte. Le film ne renverse pas la table, mais il la secoue assez fort pour qu’on entende les couverts tinter.

Au fond, Coyote vs. Acme n’est ni le chef-d’œuvre interdit qu’on fantasme depuis des années, ni le petit produit anodin qu’un studio aurait voulu faire passer en douce. C’est un film de son époque, avec ses limites, ses trouvailles, ses compromis, et cette drôle de sensation qu’il arrive au bon moment parce qu’il a été maltraité au mauvais. Comme quoi, parfois, le retard n’est pas un défaut de fabrication. C’est juste la preuve que la machine a eu peur de son propre gag.

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