
Un dernier tour de piste pour Eastwood, entre masculinité en ruine, box office mollasson et fantôme de Gran Torino
En 2021, Clint Eastwood a livré avec Cry Macho un western de fin de route, tout en silence, en poussière et en vieux réflexes de mâle cabossé. Sauf que le film a aussi servi de rappel brutal : même un monstre sacré peut se faire plomber par une stratégie de sortie bancale.
Pour remettre les pendules à l’heure, Cry Macho arrive aux États-Unis le 17 septembre 2021, avec une diffusion le même jour en salles et sur HBO Max. Le film, distribué par Warner Bros., n’a jamais eu la moindre chance de jouer la carte de l’exploitation en salles à plein régime : en pleine période de recomposition des fenêtres de diffusion, le studio a choisi le grand écart, et le long métrage a encaissé le choc. D’après les chiffres relayés à l’époque par les médias spécialisés, le box office mondial du film est resté très modeste, autour de 16 millions de dollars, pour un budget de production estimé à environ 33 millions. Autant dire qu’on n’est pas sur un petit miracle de rentabilité, plutôt sur un vieux cheval qui rentre à l’écurie avec la crinière un peu triste.
Ce qui rend l’affaire plus piquante, c’est que le projet traîne depuis des décennies. Le roman de N. Richard Nash, publié en 1975, a longtemps circulé à Hollywood comme une promesse de film impossible, avec des versions de scénario, des acteurs pressentis, des abandons et des relances en série. Arnold Schwarzenegger a un temps été attaché au rôle principal à partir de 2011, avant que le projet ne change encore de main. Clint Eastwood, lui, avait déjà été envisagé plus tôt, avant de revenir au centre du jeu bien plus tard, comme si le film attendait patiemment que son interprète principal ait l’âge exact de son propre crépuscule. On tient là un cas d’école de projet-miroir : le film parle d’un homme qui regarde derrière lui, et Eastwood regarde sa propre légende en même temps.
Dans Cry Macho, Eastwood incarne Mike Milo, ex-star du rodéo chargée d’aller récupérer un adolescent au Mexique pour le ramener à son père. Le pitch pourrait sentir le téléfilm de l’après-midi, sauf que le cinéaste le traite comme une méditation sèche sur l’âge, la virilité, la transmission et les mensonges qu’on se raconte pour tenir debout. Le film n’a rien du western tonitruant, encore moins du baroud d’honneur à coups de fusillades. Il avance à pas lents, avec des paysages ouverts, des silences, des regards qui durent un peu trop longtemps pour les amateurs de dopamine. Et c’est précisément là que ça devient intéressant.
Depuis Unforgiven en 1992, Eastwood n’a cessé de déconstruire le mythe du dur à cuire qu’il a lui-même contribué à fabriquer. Gran Torino en 2008 avait déjà transformé le vieux briscard en râleur cabossé, presque en relique vivante. Cry Macho pousse encore plus loin cette logique : le héros n’est plus seulement fatigué, il est presque déjà passé de l’autre côté du mythe. Le film ressemble moins à un western qu’à un épilogue qui aurait oublié de s’excuser d’exister. Eastwood ne passe pas le flambeau, il le pose sur la table et regarde si quelqu’un ose le prendre.

Le cœur du film, c’est cette discussion obstinée autour de la masculinité. Le jeune Rafo a une vision brutale, héritée d’un environnement violent, tandis que Mike lui oppose une idée plus douce, plus usée aussi, d’une virilité qui ne passe pas par la domination. Rien de révolutionnaire, certes, mais dans un film signé Eastwood, le simple fait d’ouvrir ce chantier a quelque chose de presque insolent. L’homme qui a longtemps incarné la figure du justicier taciturne se met ici à fissurer son propre monument. Pas à coups de marteau, non, plutôt avec une petite lime discrète. C’est moins spectaculaire, mais ça travaille en profondeur.
Le film repose beaucoup sur cette économie de moyens si typique du cinéaste : peu de gestes, peu d’effets, peu de gras. Eastwood tourne vite, cadre sans fioritures, laisse les scènes respirer, parfois au risque de paraître trop relâché pour ceux qui veulent du nerf et du muscle. Mais ce dépouillement fait aussi partie du propos. Le cinéma d’Eastwood, dans sa dernière période, ressemble à une maison qu’on vide lentement avant de la quitter. Et dans Cry Macho, cette maison a encore des fantômes qui traînent dans le salon.
Le mot « flop » colle au film, mais il faut le manier sans paresse. Oui, Cry Macho a raté sa sortie en salles. Oui, la stratégie Warner a brouillé sa réception. Oui, le film n’avait pas les épaules pour devenir un gros succès commercial. Mais réduire l’opus à ses chiffres, ce serait rater ce qu’il raconte sur l’état du cinéma de studio et sur la place des légendes vieillissantes dans un système qui adore les franchises tant qu’elles rapportent encore. Eastwood, à 91 ans au moment du tournage, n’est plus une machine à box office. Il est devenu autre chose : une présence, un reste, une mémoire active.
Et c’est peut-être pour ça que Cry Macho mérite mieux que sa réputation de petit western fatigué. Il n’a pas la grandeur d’un chef-d’œuvre, ni la netteté d’un grand film tardif. Mais il a cette étrangeté touchante des œuvres qui semblent demander : qu’est-ce qu’on fait de nos vieux héros quand ils ne savent plus courir, tirer ou séduire comme avant ? La réponse d’Eastwood est simple, presque sèche : on les écoute parler. Pas très vendeur, mais diablement cohérent. À l’heure où Hollywood recycle ses icônes comme des produits dérivés, Eastwood, lui, a choisi la lente extinction. Et franchement, ça a plus de tenue que bien des reboots qui paradent en armure neuve.
Au fond, Cry Macho n’est pas seulement le western qui a floppé en salles. C’est aussi le film où Clint Eastwood, avec sa manière de vieux grincheux qui n’a plus rien à prouver, a regardé sa propre statue se fissurer sans demander la permission. Et ça, mine de rien, ça vaut bien quelques chevaux au galop de moins.