Ben Affleck et The Town : le braquage qui a remis l’acteur au centre du jeu

Un thriller de braquage, une ville en état de siège et un Affleck qui passe enfin du mauvais côté du tabloid circus

En 2010, Ben Affleck ne revient pas par la grande porte de l’interprétation, mais par celle, plus discrète et bien plus maligne, de la mise en scène. Avec The Town, il transforme un polar de Boston en démonstration de force, et rappelle à Hollywood qu’on peut très bien sortir d’une mauvaise passe sans demander la permission.

Pour comprendre le petit séisme, il faut remonter quelques années en arrière. Au milieu des années 2000, Affleck traîne une réputation de star cabossée, plombée par une série de gros échecs commerciaux et par une surexposition médiatique dont il ne sortait jamais vraiment gagnant. Pearl Harbor (2001), Daredevil (2003), Gigli (2003) : la filmographie parlait déjà pour lui, et pas franchement en sa faveur. Le public l’avait rangé dans la case du beau gosse un peu paresseux, celui qui traverse les plateaux comme on traverse un couloir d’hôtel. Sauf que le bonhomme avait un autre atout dans sa manche : la caméra. En 2007, Gone Baby Gone avait déjà montré qu’il savait diriger un récit criminel avec une vraie tenue morale, une vraie oreille pour les acteurs, et un sens du territoire qui ne sentait pas le décor de carton-pâte. Quatre ans plus tard, avec The Town, il passe à la vitesse supérieure. Et là, on n’est plus dans le rattrapage : on est dans la prise de pouvoir.

Le film adapte le roman Prince of Thieves de Chuck Hogan, mais Affleck et ses scénaristes en font une machine plus sèche, plus tendue, plus immédiatement cinégénique. Le budget de production tourne autour de 37 millions de dollars, pour un box-office mondial d’environ 154 millions : le genre de score qui fait plaisir aux studios sans leur donner des palpitations. Warner Bros. tient là un thriller de braquage à l’ancienne, mais avec ce qu’il faut de nervosité contemporaine pour ne pas sentir la naphtaline. Et surtout, le film a compris une chose essentielle : à Charlestown, le décor n’est pas une toile de fond, c’est un personnage. Un quartier, une mémoire, une économie souterraine, une mythologie de la débrouille et du délit. Chez Affleck, Boston n’est pas un simple cadre : c’est une fatalité.

Charlestown, ou la ville qui vous colle aux semelles

Dans The Town, le territoire pèse autant que les flingues. Charlestown, quartier de Boston, devient une sorte de matrice sociale où les braqueurs se transmettent les combines comme d’autres héritent d’un commerce familial. On est loin du criminel glamour à la Ocean’s Eleven ; ici, les hommes braquent parce qu’ils viennent d’un monde où braquer semble presque une profession de famille. Le film joue à fond la carte du déterminisme de classe, sans en faire un tract. Doug MacRay, incarné par Affleck, veut partir, changer d’air, s’extraire du cycle. Mais comment quitter une ville qui vous a fabriqué de toutes pièces ?

Ce qui frappe, c’est la façon dont le film articule désir d’ascension et héritage de la débrouille. Doug rêve d’autre chose, mais il porte sur le dos le poids d’une lignée de petits malfrats, de types qui ont appris à survivre en regardant les autres vivre. Le braquage devient alors une métaphore sociale assez limpide : on veut passer le flambeau, sauf qu’ici le flambeau brûle les doigts. Et si le film fonctionne si bien, c’est parce qu’Affleck ne filme jamais ses personnages comme des monstres abstraits. Il les regarde comme des types pris dans une mécanique qui les dépasse, avec une froideur empathique très mannienne dans l’esprit, même si le cinéaste n’a pas la même sécheresse que Michael Mann. Le crime, chez lui, n’a rien d’un fantasme chic : c’est un boulot sale avec des conséquences très concrètes.

Le casse, les masques et le petit théâtre du malaise

On ne va pas se mentir : si The Town est resté dans les mémoires, c’est aussi pour ses scènes de braquage. Il y a cette précision presque maniaque dans la préparation, cette manière de montrer des gestes techniques sans les fétichiser bêtement. Les braqueurs effacent les traces, neutralisent les caméras, pensent à tout, ou presque. Et puis il y a le grand numéro de costume : les faux habits de religieuses en latex pour un braquage de fourgon. Voilà le genre d’idée qui pourrait tourner au gag de fin de soirée, sauf qu’Affleck la filme avec un sérieux de chirurgien. Résultat : ça devient iconique, absurde, inquiétant. Bref, ça marche du feu de dieu.

Affiche de The Town
Affiche de The Town

Mais le vrai moteur du film, ce n’est pas seulement l’action. C’est la gêne. Doug tombe amoureux de Claire, la directrice de banque qu’il a brièvement kidnappée lors d’un précédent casse, et le film fait de cette situation un piège moral d’une cruauté élégante. Rebecca Hall apporte à Claire une fragilité qui évite au personnage de n’être qu’un ressort narratif. Elle regarde Doug comme on regarde une bombe à retardement : avec curiosité, puis avec peur, puis avec une lucidité qui fait mal. Affleck, lui, joue Doug comme un homme qui voudrait croire à sa propre rédemption sans savoir comment sortir du mensonge. Le film ne demande jamais si l’amour peut sauver un criminel ; il demande surtout combien de dégâts il laisse derrière lui.

Jeremy Renner, la déflagration dans le costume du pote

Autre raison pour laquelle The Town tient si bien la route : Jeremy Renner. Son James “Jem” Coughlin n’est pas seulement un second rôle nerveux, c’est une bombe à fragmentation. Renner joue la loyauté comme une maladie, la violence comme un réflexe, et la fraternité comme une forme de poison. On comprend très vite que le film repose autant sur la tension entre Doug et Jem que sur les poursuites ou les fusillades. Le duo fonctionne parce qu’il est fondé sur une asymétrie morale : l’un veut sortir, l’autre veut rester dans la boue jusqu’au cou. Et quand ces deux trajectoires se croisent, ça fait des étincelles, pas des jolis discours.

Jon Hamm, lui, apporte à l’agent du FBI Adam Frawley une raideur presque sociale. Pas de dialogue de café entre le flic et le voyou, pas de respect mutuel à la Heat ; ici, la guerre de classe est plus frontale, plus venimeuse. Frawley incarne une autre Amérique, plus lisse, plus institutionnelle, qui regarde les voyous de Charlestown comme des reliques gênantes. Le film gagne énormément à ne pas chercher la symétrie psychologique à tout prix. Il préfère la friction, la hiérarchie, le rapport de force. Et c’est précisément là qu’Affleck montre qu’il a du jus comme réalisateur : il sait que le polar vit d’abord de lignes de fracture, pas de beaux discours.

Affleck se regarde filmer, et Hollywood regarde enfin

Ce qui rend The Town passionnant, au-delà de sa solidité de thriller, c’est sa dimension méta. Ben Affleck y joue un homme qui veut échapper à son milieu, à son image, à sa propre trajectoire de perdant magnifique. Difficile de ne pas y voir un écho à sa propre carrière d’alors : l’acteur que le système avait brûlé, puis recraché, revient en patron derrière la caméra. Pas besoin d’en faire une fable de résilience en carton-pâte. Le film parle surtout de contrôle. Contrôle du récit, contrôle de l’espace, contrôle de l’image publique. Et dans ce domaine, Affleck a compris un truc tout simple : si on vous a enfermé dans un rôle, il faut changer de poste pour casser la cage.

Le plus beau, c’est que The Town ne cherche jamais à faire oublier l’ancienne version d’Affleck. Il la dépasse. C’est plus élégant, plus intelligent, et franchement plus jouissif. Le film a rapporté gros, a installé durablement son auteur dans le club des cinéastes qu’on prend au sérieux, et a prouvé qu’un blockbuster de moyenne échelle pouvait encore avoir du nerf, du style et une vraie colonne vertébrale morale. Pas besoin de super-héros, pas besoin de multivers à rallonge : juste des types, une ville, des armes, des mensonges et une mise en scène qui ne tremble pas. Comme quoi, parfois, le meilleur comeback d’Hollywood ne passe pas par les projecteurs, mais par un braquage bien cadré.

Et au fond, c’est peut-être ça, la vraie élégance du film : faire d’un ancien paria un auteur de premier plan, sans fanfare inutile, juste avec du cadre, du rythme et un sale goût de poudre dans l’air. On a vu des retours plus modestes. Et des plus bruyants, aussi. Mais rarement des plus nets.

Bande-annonce VF de The Town

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