À Karlovy Vary, Šimon Holý débarque avec Chica Checa comme on arrive avec une belle idée et un sac un peu trop plein : ça tient debout, mais ça vacille. Le film mérite qu’on s’y arrête, justement parce qu’il préfère l’hésitation à la démonstration.
Le festival de Karlovy Vary, depuis des décennies, adore ce genre d’opus qui cherche sa place entre cinéma d’auteur, chronique générationnelle et petit laboratoire de formes. Rien d’étonnant : la compétition du KVIFF a souvent servi de tremplin à des cinéastes d’Europe centrale qui travaillent la marge, les affects et les angles morts d’une jeunesse en vrac. Šimon Holý s’inscrit dans cette lignée avec Chica Checa, présenté comme une entrée de compétition qui veut capter un état du monde autant qu’un état de personnages. Le problème, c’est que l’ambition ne suffit pas à faire une colonne vertébrale. Et quand le film se met à zigzaguer, on sent très vite le petit grain de sable dans la machine.
Le vrai sujet n’est pas tant ce que raconte Chica Checa que la manière dont il se débat avec sa propre envie d’exister.
Un film qui veut tout sentir, tout dire, tout gratter
En apparence, Šimon Holý travaille dans une veine assez familière du cinéma festivalier européen : personnages en friction, dialogues qui cherchent le naturel sans toujours l’atteindre, observation des rapports de classe, de désir et de malaise social. Sauf que le film semble constamment vouloir ajouter une couche de sens, comme si la moindre scène devait porter une idée, un symptôme, une petite thèse sur l’époque. Résultat : au lieu de respirer, le récit se contracte. On comprend l’intention, on voit la couture, et parfois même l’aiguille dépasse un peu trop. Le film a de la matière, mais il l’écrase sous sa propre bonne volonté.
C’est là que la comparaison avec certains films de compétition devient utile. Dans le cinéma d’auteur contemporain, la tentation est grande de confondre densité et accumulation. On empile les motifs, on multiplie les micro-tensions, on charge les silences d’une gravité automatique, et hop, on espère que le tout fera sens. Mais un long métrage, ce n’est pas un dossier de presse avec des émotions en bonus. Il faut du rythme, du vide, de l’air. Ici, Holý semble parfois oublier ce détail pourtant basique. À force de vouloir être juste, le film devient un peu raide.
Karlovy Vary, ce vieux ring à élégance variable
Le cadre du festival n’est pas anodin. Karlovy Vary reste l’un des grands rendez-vous du cinéma d’Europe centrale et orientale, avec une identité très marquée : un mélange de prestige, de curiosité critique et de découverte de cinéastes qui n’ont pas encore été broyés par les logiques de marché. Depuis les années 1990, la compétition y sert souvent de révélateur, parfois de piège aussi, parce qu’un film y arrive avec l’étiquette de la singularité avant même d’avoir prouvé qu’il savait tenir la distance. Chica Checa entre dans cette arène avec ses bonnes intentions et ses angles saillants, mais sans cette évidence formelle qui transforme une proposition en coup de poing.

Ce qui frappe, c’est que le film semble vouloir parler de l’époque sans choisir son point d’attaque. Est-ce un portrait intime ? Une satire sociale ? Une chronique de l’inconfort contemporain ? Un peu tout ça, donc un peu rien, parfois. Et c’est précisément là que la chose coince. Le cinéma qui veut embrasser trop large finit souvent par serrer du vide. Le péché originel, ici, c’est l’indécision déguisée en complexité.
La maladresse, ce faux ami du cinéma d’auteur
Il faut quand même rendre à Šimon Holý ce qui lui appartient : il ne cherche pas la politesse. Il y a dans Chica Checa une volonté de friction, une envie de faire grincer les rapports humains, de ne pas lisser les aspérités. Et ça, on préfère largement à tant de films propres sur eux, calibrés pour la digestion des jurys et des plateformes. Mais la maladresse n’est pas une valeur en soi. Elle devient intéressante quand elle révèle une vision, pas quand elle masque un manque de tenue. Ici, elle oscille entre audace et flottement, entre geste sincère et construction bancale.
Ce qui rend le film digne d’intérêt, malgré tout, c’est qu’il ne se contente pas d’illustrer un sujet. Il tente une forme, même si cette forme se cherche encore. On peut y voir le signe d’un cinéaste qui préfère rater en avançant plutôt que réussir en ronronnant. Et franchement, dans un paysage saturé de produits tièdes, ce n’est pas rien. Chica Checa n’est pas un grand film, mais c’est un film qui refuse la facilité, et ça, on ne va pas lui faire un procès pour si peu.
Le charme bancal des promesses inabouties
Au fond, la question que pose Chica Checa est presque plus intéressante que le film lui-même : que faire quand on sent qu’un cinéaste a du tempérament, mais pas encore la maîtrise pour le canaliser ? C’est souvent dans ces zones de flottement que se dessinent les trajectoires les plus stimulantes. Pas les plus impeccables, non. Les plus vivantes. Holý, avec ce film, semble encore chercher son axe, son tempo, sa manière de faire cohabiter le regard et la narration. Et cette recherche, même brouillonne, vaut mieux qu’un savoir-faire mort-né.
Alors oui, Chica Checa laisse l’impression d’un objet plus noble que pleinement abouti. Un film qui veut toucher juste mais s’emmêle un peu les pinceaux. Un film de festival, au sens le plus noble et le plus agaçant du terme. Bref, une promesse qui ne tient pas tout à fait sa ligne, mais qui a au moins le mérite de ne pas mentir sur son vertige.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




