Ce que Hollywood se trompe à propos de la créativité, selon un compositeur de Hazbin Hotel

Accroche : la créativité ne disparaît pas, elle se déplace

Il y a des périodes où l’on ne peut plus dire que Hollywood “va mal” — ce serait trop simple — mais où l’on sent que quelque chose se dérègle. Les films sortent, les plateformes tournent à plein régime, les franchises s’étendent, les catalogues s’épaississent… et pourtant, une impression persiste : la création semble de plus en plus canalisée, comme si l’industrie confondait sécurité et désir. Dans ce flottement, les succès inattendus issus de territoires jugés “marginaux” prennent une valeur de symptôme. Et quand un compositeur impliqué dans Hazbin Hotel formule une idée simple — redevenir “niche” — il ne propose pas une mode. Il met le doigt sur une erreur de diagnostic.

Contexte : une industrie prudente dans un monde imprévisible

Empilement de fusions, convalescence prolongée après les arrêts liés au COVID, secousses majeures avec les grèves WGA et SAG-AFTRA, traumatisme d’incendies en Californie du Sud, menace diffuse de l’IA sur les métiers créatifs, mutation des usages sous l’influence de TikTok, déceptions au box-office… Le tableau est complexe, et l’humeur générale s’en ressent. On n’est pas dans l’effondrement, plutôt dans une transition mal comprise : la sensation d’être sur un seuil sans savoir de quel côté débouche la porte.

Face à cette incertitude, les dirigeants de studios ont tendance à serrer les boulons. On préfère l’alignement de propriétés connues : suites, reboots, remakes, “revivals”, univers partagés, marques immédiatement identifiables. L’argument est rationnel : réduire le risque en misant sur ce qui a déjà un public. Mais c’est précisément là que se glisse le malentendu : la reconnaissance n’est pas une promesse d’adhésion, seulement une promesse d’exposition.

La thèse : “niche” n’est plus un couloir étroit, c’est une autoroute

La formule, telle qu’elle circule depuis les propos de Sam Haft (impliqué dans l’écriture de chansons pour Hazbin Hotel et dans l’univers musical de Five Nights at Freddy’s via The Living Tombstone), peut sembler provocante : Hollywood doit redevenir niche. Pourtant, derrière la punchline, il y a un constat très contemporain : ce qu’on appelait autrefois la “culture commune” s’est fragmenté.

Dans les années 2010, un genre historiquement perçu comme périphérique — le super-héros — est devenu la norme. Le basculement est fascinant : une culture jadis de fans est devenue une culture d’infrastructure. Mais cette normalisation a produit son revers. Quand tout le monde vise le même centre, le centre se vide peu à peu de son énergie. Et surtout, le centre n’existe plus de la même façon.

La fin du “grand public” : l’illusion des quatre quadrants

Le discours industriel adore l’idée du film “pour tout le monde”. Le fameux objet “quatre quadrants”, censé rassembler ados, adultes, hommes, femmes — bref, un consensus massif. Or, dans un écosystème régi par la recommandation, l’algorithme et la consommation à la demande, ce consensus devient rarissime. Non pas parce que le public s’est “perdu”, mais parce qu’il s’est réparti.

Nous vivons dans des bulles de programmation autant que dans des bulles culturelles. Chacun avance avec sa vitrine personnalisée, son carrousel “pour vous”, ses clips, ses extraits, ses communautés. La conséquence est contre-intuitive : vouloir élargir au maximum une œuvre peut la rendre moins visible, car elle perd les signaux identitaires qui permettent aux systèmes de recommandation — et aux communautés elles-mêmes — de la reconnaître, de la relayer, de l’adopter.

Ce que Hazbin Hotel et Five Nights at Freddy’s révèlent : l’étrangeté comme signature

Les propriétés comme Hazbin Hotel ou FNaF ne gagnent pas parce qu’elles “plaisent à tous”. Elles gagnent parce qu’elles ont une forme, un ton, un imaginaire, une étrangeté assumée. Elles sont auteurisées au sens large : on y sent des choix qui ne cherchent pas d’abord à éviter de déplaire, mais à affirmer un monde.

La particularité n’est pas un défaut qu’on corrige en développement. C’est un moteur de mise en scène, une manière d’installer une grammaire : motifs visuels, tempo des scènes, écriture des personnages, densité de références, musicalité des dialogues, place de la chanson ou du sound design. Même quand on n’adhère pas totalement, on reconnaît une intention. Et à l’ère de la standardisation, l’intention se repère comme une lumière dans le brouillard.

Le vrai trésor : les superfans, ou le retour de la communauté

Le propos de Haft touche juste sur un point décisif : les succès contemporains se mesurent moins à la “moyenne” d’audience qu’à la capacité de créer des superfans. Les superfans ne se contentent pas de regarder : ils commentent, cosplayer, remixent, expliquent à d’autres, fabriquent une culture secondaire. Ils transforment une œuvre en point de ralliement.

Or, cette intensité naît rarement du produit conçu pour ne froisser personne. Elle naît de l’œuvre qui appelle une prise de position : un univers stylisé, une tonalité hybride, une arête morale, une bizarrerie affective. Cette logique ressemble moins à celle du blockbuster “fédérateur” qu’à celle du film de genre qui devient culte, du musical audacieux, de l’animation adulte qui ose un mélange de cruauté et de tendresse, ou de la comédie noire qui assume ses angles.

Quand Hollywood “lisse”, il perd ses repères de mise en scène

Ce que l’industrie prend parfois pour une stratégie — neutraliser les aspérités — finit par devenir un problème de langage. Un film trop calibré a souvent un symptôme concret : la mise en scène ne raconte plus. Elle illustre. Le montage devient une suite d’unités fonctionnelles, le cadre cherche l’efficacité plutôt que le point de vue, la musique souligne au lieu de dialoguer avec l’image. Tout paraît “correct”, et c’est précisément ce qui est inquiétant : le correct ne provoque ni appropriation, ni mémoire.

À l’inverse, une œuvre identitaire accepte une part de friction : des choix de rythme, des ruptures de ton, une économie de narration qui exige un léger effort. Cet effort n’est pas un obstacle ; il est souvent la condition d’un attachement durable. L’erreur consiste à croire que la fluidité est toujours synonyme de plaisir. Parfois, le plaisir vient de l’inattendu, de la digression, du détail incongru qui fait exister un monde.

“Plus c’est spécifique, plus c’est universel” : une vieille loi, un nouveau contexte

Il existe une idée que le cinéma n’a jamais cessé de vérifier : la précision peut toucher plus juste que la généralité. Un personnage bien défini, un décor pensé, une règle de monde claire, une obsession personnelle : tout cela crée un sentiment de vérité qui traverse les différences culturelles. La fausse universalité, elle, ressemble à une stratégie d’évitement.

Ce point est crucial dans une économie où la recommandation repose sur des signaux. Une œuvre qui sait ce qu’elle est aide le spectateur à se situer. Elle donne des mots pour la décrire, donc des raisons de la partager. En ce sens, la niche n’est pas une prison : c’est une adresse. On peut ne pas y habiter, mais on sait où la trouver.

La technologie n’est pas l’ennemi : c’est l’écran qui révèle les faiblesses

On accuse facilement les plateformes, les réseaux, les algorithmes. Ils ont bon dos. En réalité, ils ne font que rendre visibles des mécanismes plus anciens. Le bouche-à-oreille existait avant les feeds ; la segmentation existait avant les recommandations ; les communautés existaient avant les fandoms “officiels”. La différence, aujourd’hui, c’est la vitesse de propagation — et la concurrence permanente.

Cette mutation impose une discipline nouvelle : il faut penser l’œuvre non seulement comme un récit, mais comme un objet culturel qui circule. Cela ne veut pas dire la rendre “marketable”. Cela veut dire comprendre comment une esthétique, une bande-son, une phrase, un personnage, une séquence peuvent devenir des points d’entrée. Ce que la musique de Haft rappelle, c’est que la signature sonore est souvent l’un de ces points d’entrée : un thème, une couleur harmonique, une énergie rythmique peuvent faire basculer l’attachement.

Une analogie utile : agrandir le bocal plutôt que percer toutes les bulles

L’image est parlante : au lieu de vouloir faire éclater les bulles et ramener tout le monde vers un centre imaginaire, mieux vaut agrandir la communauté existante d’une œuvre. Ce modèle est plus humble, mais souvent plus robuste. Il suppose d’accepter que l’on ne sera pas aimé par tous — et que ce n’est pas un échec.

On touche ici à une question de gouvernance artistique : un studio préfère souvent minimiser le rejet plutôt que maximiser l’adoration. C’est compréhensible dans une logique de bilan. Mais du point de vue de la culture, c’est une stratégie perdante : ce qui compte dans la durée, ce sont les œuvres que certains aiment intensément, pas celles que tous trouvent “sympas”.

Mise en perspective : le “culte” comme laboratoire de l’industrie

Le cinéma a toujours eu ses marges fertiles. Les séries B, les films d’horreur, l’animation, le musical, la science-fiction : autant de territoires qui ont longtemps servi de laboratoire formel. Les studios ont parfois récupéré ces innovations, mais souvent après coup, une fois qu’elles avaient prouvé leur efficacité symbolique.

Ce qui change aujourd’hui, c’est que ces marges peuvent devenir des centres de gravité sans demander la permission. Les communautés se structurent, les créations circulent, les esthétiques se copient, se détournent, se transforment. Cette logique évoque d’autres univers culturels où le public fabrique ses propres règles et ses propres lieux de partage — comme on le voit, par exemple, avec des communautés qui se construisent autour d’espaces alternatifs, à l’image des serveurs Minecraft privés, où la créativité naît moins des institutions que de l’usage collectif.

Ce que Hollywood sous-estime : la confiance dans l’auteur, même au sein du genre

On associe parfois l’idée d’“auteur” à un cinéma rare, intimiste, festivalier. C’est une erreur de perspective. L’auteur existe aussi dans l’animation, dans le jeu vidéo adapté, dans l’horreur, dans la comédie musicale. Il se lit dans un rapport au ton, dans une manière de cadrer, de calibrer l’émotion, de traiter le grotesque ou le sentiment.

L’industrie veut des propriétés “reconnaissables”, mais la reconnaissance ne remplace pas la vision. Un univers connu sans point de vue devient un emballage. À l’inverse, une œuvre “étrange” mais cohérente peut devenir accueillante, parce qu’elle propose un pacte clair : voici mon monde, accepte ses règles, et je te donnerai quelque chose que tu ne trouveras pas ailleurs.

Le point aveugle économique : la créativité rencontre aussi le droit et la circulation

Cette question du “niche” ne concerne pas uniquement l’esthétique. Elle touche la manière dont les œuvres vivent : licences, dérivés, musique, circulation de contenus, capacité à être partagées sans être défigurées. À mesure que les œuvres deviennent des écosystèmes, les enjeux de droits numériques deviennent structurants. Comprendre la façon dont les contenus sont contrôlés, distribués, parfois verrouillés, aide à lire ce que l’industrie autorise — ou empêche — dans la relation au public. Sur ce terrain, un détour par une mise au point sur les enjeux de la gestion des droits numériques éclaire la tension entre protection et diffusion, entre contrôle et désir de partage.

Et lorsque les communautés s’organisent hors des circuits traditionnels, elles rencontrent aussi des zones grises : piratage, fuites, détournements, sécurité. Sans tomber dans le fétichisme de la transgression, il est utile de comprendre l’imaginaire “underground” qui entoure ces pratiques et leur impact sur la circulation culturelle — un sujet qui résonne avec les débats autour de la sécurité Black Hat, où la technique devient aussi une forme de pouvoir narratif.

Lecture critique : la niche comme exigence, pas comme posture

Il faut toutefois se méfier d’un contresens : “devenir niche” ne signifie pas se réfugier dans l’hermétisme ou la provocation automatique. La niche n’est pas un label de qualité. C’est un rapport clair à l’identité de l’œuvre. Certaines créations se drapent dans l’étrangeté comme un costume ; elles multiplient les signes au lieu de construire une grammaire. Là, le public ne devient pas “superfan” : il devient simplement spectateur d’un geste qui veut être remarqué.

Ce qui distingue les œuvres qui durent, c’est la cohérence interne. Même l’excès y a une logique. Même le mauvais goût y est un choix. Même la frénésie y a un rythme. Le “niche” fécond n’est pas celui qui s’isole : c’est celui qui se précise, qui s’articule, qui se rend transmissible.

Le cinéma comme artisanat : retrouver le goût des détails

En tant que cinéaste amateur, je suis frappé par une chose : ce qui crée l’adhésion, très souvent, ce n’est pas l’idée générale, mais le détail juste. Un son de pas dans un couloir, un contre-jour un peu trop dur, un visage filmé une seconde de plus, une chanson qui ne commente pas l’image mais la contredit légèrement. La créativité ne se décrète pas au niveau des slogans ; elle se fabrique au niveau de la matière.

Et cette matière, on la retrouve aussi dans d’autres arts où la main compte encore : cadrer, éclairer, modeler, composer. À ce titre, je trouve intéressant de voir comment des pratiques annexes — apprendre à regarder via la photo, par exemple — peuvent affûter le sens du cadre et du contraste, comme dans une formation en ligne dédiée à l’art de la photographie. Même chose pour des activités qui rappellent le rapport au volume, à la texture, à la patience : il y a une parenté secrète entre construire un film et façonner un objet, et cette logique artisanale résonne avec l’idée de transformer un espace domestique en atelier, telle qu’évoquée par un kit de poterie pour créer chez soi.

Fin ouverte : et si l’avenir appartenait aux œuvres qui assument de ne pas plaire “correctement” ?

Ce que pointe un compositeur issu d’univers comme Hazbin Hotel, ce n’est pas une recette miracle. C’est une inversion de priorité : ne plus partir du marché pour aller vers la création, mais partir d’une vision pour trouver sa communauté. Dans un paysage où chacun regarde différemment, où l’industrie cherche désespérément un centre qui se dérobe, la question n’est peut-être plus “comment plaire au plus grand nombre ?” mais “à qui cette œuvre peut-elle compter, vraiment ?”.

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