Douze jours sur la Croisette, 22 films en compétition, un jury présidé par le Coréen Park Chan-wook, lui qui nous a offert Lady Vengeance, Mademoiselle, Decision to Leave, flanqué de Demi Moore, Chloé Zhao, Stellan Skarsgård et compagnie. Au bout du compte, une Palme qui repart en Roumanie. C’est la deuxième fois que Cristian Mungiu empoche le grand trophée, lui qui avait déjà bouleversé la planète cinéphile en 2007 avec 4 mois, 3 semaines, 2 jours. Retrouvez d’ailleurs l’historique complet des Palmes d’or depuis 1955. Dix-neuf ans plus tard, il remet ça. Autant dire qu’il commence à connaître la maison.
Mungiu fait le doublé, Fjord dit la vérité sur nos sociétés de façade
Fjord donc. Une coproduction romano-scandinave qui ausculte les fractures et les contradictions des sociétés qui proclament leur tolérance et leur ouverture. On est en terrain Mungiu pur jus : le regard clinique, l’ellipse implacable, les personnages enfermés dans des systèmes qui les broyent sans même s’en rendre compte. La critique internationale avait flairé le coup, le film figurait parmi les grands favoris aux côtés du Minotaure d’Andreï Zviaguintsev et du Fatherland de Pawel Pawlikowski. Trois cinéastes de l’ex-bloc de l’Est pour rafler les trois premières places du podium. Park Chan-wook a fait son marché à l’Est, et franchement, il a bien fait.
Le Grand Prix revient à Minotaure du Russe Zviaguintsev, retour fracassant d’un réalisateur qu’on croyait condamné au silence depuis Faute d’amour (2017) et les complications politiques qui s’en sont suivies. Le festival lui tend la main, il arrive avec une coproduction franco-lettone-allemande et repart avec le deuxième prix le plus prestigieux. Cannes a toujours aimé les retours qui font du bruit.
La mise en scène à quatre mains, La bola negra et Fatherland ex æquo
Le Prix de la mise en scène part en deux morceaux, comme souvent quand le jury ne veut vexer personne (oui, encore). D’un côté, les Espagnols Javier Ambrossi et Javier Calvo pour La bola negra, le duo connu pour Veneno fait son entrée en grande compétition et repart avec un trophée. De l’autre, Pawel Pawlikowski pour Fatherland, son retour en Pologne après Ida (2013) et Cold War (2018), deux Palmes manquées. Deux visions de l’identité nationale, deux façons de tenir une caméra comme on tient une arme, le jury a jugé qu’il n’avait pas à choisir. Peut-être avait-il raison.
Le Prix du jury revient à L’Aventure rêvée de l’Allemande Valeska Grisebach (Das Geträumte Abenteuer), que les puristes connaissent depuis Longing (2006) et Western (2017, Un Certain Regard). Une réalisatrice qui avance à pas feutrés et dont chaque film prend la pellicule au sérieux. Cannes lui rend enfin la pareille.
Efira et Okamoto : Soudain, une Belge et une Japonaise font exploser la Croisette
Virginie Efira, 49 ans, belge, en train de devenir l’une des actrices les plus primées de sa génération, repart avec le Prix d’interprétation féminine pour Soudain du Japonais Ryusuke Hamaguchi. Oui, le même que Drive My Car. Elle le partage avec la comédienne japonaise Tao Okamoto, sa partenaire à l’écran. Hamaguchi qui dirige Efira : c’est le genre de casting qu’on invente dans ses rêves de cinéphile sous Valium.
Du côté masculin, même logique du partage : Emmanuel Macchia et Valentin Campagne ex æquo pour Coward de Lukas Dhont, le Belge à qui on doit Close (Grand Prix 2022, autre équipe, autre époque) et qui revient avec une nouvelle exploration des corps masculins et de leur incapacité à se dire les choses. Certains réalisateurs ont leur obsession. Dhont a la sienne, et il la travaille avec une rigueur qui force le respect.
Le scénario à Emmanuel Marre, Notre Salut ou l’art du titre programmatique
Emmanuel Marre remporte le Prix du scénario pour Notre Salut (A Man of His Time). Le réalisateur français, révélé par Rien à foutre (2021, co-réalisé avec Julie Lecoustre), confirme qu’il n’a pas été un accident et que son regard sur les vies ordinaires broyées par les systèmes économiques tient la distance sur la longueur. Variety et Deadline avaient signalé le film parmi les outsiders sérieux, parfois les outsiders sérieux finissent par avoir raison.
La Caméra d’or à Marie-Clémentine Dusabejambo, Ben’imana ou le Rwanda en compétition
La Caméra d’or, meilleur premier film, toutes sélections confondues, revient à Ben’imana de la Rwandaise Marie-Clémentine Dusabejambo, présenté dans la section Un Certain Regard. Une coproduction Rwanda-Gabon-France-Norvège-Côte d’Ivoire qui incarne exactement ce que Cannes dit vouloir défendre quand il ne parle pas uniquement de productions américaines. Le jury de la Caméra d’or, présidé par la Canadienne Monia Chokri, a visé juste. Et ce n’est pas le prix le moins important du palmarès, même si les médias grand public l’oublient systématiquement (attention euphémisme).
Côté Un Certain Regard : l’Autriche, le Népal et la Belgique font la loi
La section Un Certain Regard, présidée par Leïla Bekhti, couronne Everytime de l’Autrichienne Sandra Wollner comme meilleur film de la sélection. Le Prix du jury revient à Elephants in the Fog du Népalais Abinash Bikram Shah, premier film, impressions fortes. Le Prix spécial du jury va à Iron Boy de Louis Clichy. Côté interprétation, Bradley Fiomona Dembeasset pour Congo Boy de Rafiki Fariala (République centrafricaine/France), et le trio Daniela Marín Navarro, Marina de Tavira et Mariangel Villegas pour Siempre soy tu animal materno de Valentina Maurel.
Les Palmes d’honneur : Jackson, Travolta, Streisand, le festival se fait un trip nostalgie
Trois Palmes d’or honorifiques décernées lors de cette 79e édition : Peter Jackson à la cérémonie d’ouverture, John Travolta, en marge de la première mondiale de son propre film, Propeller One-Way Night Coach (oui ok), et Barbra Streisand lors de la clôture. Le festival n’a jamais autant ressemblé à un gala de remise de médailles pour vétérans, mais quand les vétérans s’appellent Jackson, Streisand et Travolta, on n’est pas contre. Le cinéma honore ses dieux, même quand il leur invente des temples de dernière minute.
L’affiche officielle de cette édition, représentant Geena Davis et Susan Sarandon sur le tournage de Thelma & Louise (1991, Ridley Scott), avait donné le ton dès le départ : un festival qui célèbre les femmes qui prennent le volant et ne regardent pas dans le rétroviseur. Le palmarès a suivi, avec des prix féminins forts et des premières œuvres venues d’Afrique et d’Asie qui rappellent que la Croisette n’est pas (que) une foire aux vanités.
Le court métrage primé, Aux Adversaires de Federico Luis (Mexique/Chili/France), et la Cinéfondation reviennent respectivement à un court-métrage latino et à Laser-Cat de Lucas Acher (NYU), la relève, on vous dit, elle existe. Quant à Fjord, il repart aussi avec le Prix FIPRESCI de la critique internationale, le Prix œcuménique et le Prix François Chalais. À ce stade, Mungiu va avoir besoin d’une valise plus grande pour rentrer à Bucarest.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



