Dans les années 80, Hollywood adorait les héros qui entraient dans le cadre comme des demi-dieux. Big Trouble in Little China, lui, débarque avec Kurt Russell en faux John Wayne et lui colle une belle gamelle.

Sorti en 1986, réalisé par John Carpenter et porté par Kurt Russell, le long métrage a d’abord pris la route du désastre tranquille : environ 11 millions de dollars de recettes pour un budget annoncé à 25 millions. Autant dire que la machine ne s’est pas emballée. À l’époque, le public ne savait pas trop quoi faire de ce drôle d’objet, et la critique n’a pas franchement dégainé les confettis. Roger Ebert, dans sa chronique, pointait notamment les vieux stéréotypes asiatiques qui traversent le film sans trop s’excuser de leur présence. Bref, le genre de réception qui sent le coup de frein sec au box-office. Sauf que les films qui se plantent avec panache ont parfois une seconde vie plus bruyante que leur sortie initiale.

Le cas Russell mérite d’ailleurs qu’on s’y arrête. L’acteur sort alors de Escape from New York et de The Thing, deux collaborations avec Carpenter qui ont fini par prendre de la bouteille critique, mais qui n’étaient pas non plus des triomphes immédiats. Dans Big Trouble in Little China, il pousse encore plus loin le jeu du héros viril, sauf qu’ici le film le démonte méthodiquement. Jack Burton parle comme s’il tenait l’Olympe à bout de bras, mais il se trompe, improvise, rate son entrée et se fait régulièrement voler la vedette par Wang, incarné par Dennis Dun. Le film ne célèbre pas le macho : il le démonte à coups de marteau, et c’est tout le sel du bordel.

Le grand bazar des genres, ou comment Carpenter a mis le feu à la cuisine

En réalité, Big Trouble in Little China fonctionne comme un improbable ragoût de western, film d’arts martiaux, comédie, action, horreur et buddy movie. Sur le papier, ça ressemble à une réunion de pitchs qui a mal tourné. À l’écran, c’est plus étrange encore : Carpenter ne cherche pas l’équilibre poli, il préfère le frottement, le débordement, l’excès. On pense parfois à The Adventures of Buckaroo Banzai Across the 8th Dimension, autre délire des années 80 qui croyait dur comme fer à sa propre folie. Ici, l’absurde n’est pas un accident de parcours, c’est la matière première.

Affiche de Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin
Affiche de Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin

Le plus drôle, c’est que ce chaos n’est pas seulement décoratif. Il raconte quelque chose de très précis sur le cinéma d’action de l’époque. Les années 80 adorent les bonshommes taillés dans le marbre, les répliques qui claquent, les poses de dur à cuire. Carpenter prend ce fantasme, le retourne comme une crêpe et en fait une farce. Jack Burton se croit au centre du film ? Pas du tout. Il est souvent à côté de la plaque, un peu comme ces vedettes persuadées d’être la poule aux œufs d’or du studio alors qu’elles servent surtout de carburant à une machine plus vaste. Le film est moins un récit d’aventure qu’un sabotage joyeux du mythe viril.

Le flop qui a pris sa revanche, tranquille mais bien vénère

Ce qui a changé, avec le temps, c’est notre manière de regarder ce genre d’objets bancals. À sa sortie, le film paraissait trop bizarre, trop hybride, trop insolent pour son propre bien. Aujourd’hui, cette même instabilité fait sa valeur. On ne le regarde plus comme un “raté” mais comme un coup tenté sans filet, avec une énergie que Hollywood a largement perdue depuis. À l’époque, les studios pouvaient encore financer des curiosités à 25 millions de dollars sans exiger qu’elles ressemblent à une franchise en devenir ou à un produit calibré pour l’exploitation en salles et la fenêtre de diffusion suivante. Ça, c’est le péché originel du système contemporain : tout doit déjà sentir le plan de carrière.

Et puis il y a cette sensation très particulière, presque physique, de voir un film qui ne s’excuse jamais d’être lui-même. Oui, certaines images sont à la limite du grotesque, oui, le mélange des tons peut donner le tournis, oui, le film a ses angles morts. Mais il a surtout une personnalité qui déborde de l’écran. Dans le cinéma américain des années 80, c’est devenu rare à force de prudence industrielle. On peut lui reprocher ses excès, pas son absence de culot.

Au fond, Big Trouble in Little China a gagné ce que tant de blockbusters ont perdu en route : le droit d’être un objet un peu tordu, un peu mal élevé, et donc infiniment plus vivant que la moyenne. Pas étonnant qu’on le regarde aujourd’hui comme un classique de contrebande. Hollywood adore raconter qu’il a tout prévu ; ce film prouve surtout qu’il lui arrive, parfois, de réussir en se trompant de manière splendide. Et ça, franchement, on ne va pas faire semblant de bouder notre plaisir.

Bande-annonce VF de Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin

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