On croyait avoir flairé Poison Ivy, on s’est planté de serre. Dans Batman: Caped Crusader, Bruce Timm continue de tordre les figures canonisées de Gotham pour mieux rappeler qu’un bon rogues gallery ne vit pas que de nostalgie en conserve.

La série animée lancée en 2024 et pensée comme un retour aux atmosphères pulp du Chevalier noir ne se contente pas de recycler les jouets du bac à sable DC. Elle les démonte, les repeint, puis les remonte de travers, avec une petite perversité réjouissante. Après un Harvey Dent qui ne suit pas la trajectoire classique du monstre défiguré, voilà qu’un autre visage familier du mythe est détourné : Eddie Nygma, ici gangster armé jusqu’aux dents plutôt que cerveau à énigmes, et surtout cette femme rousse en vert que tout le monde a prise pour Poison Ivy. Raté. C’est Rose et Thorn, personnage bien plus ancien qu’on ne l’imagine, et surtout assez peu fréquenté par les adaptations. Le vrai plaisir de Caped Crusader, c’est précisément ça : faire du neuf avec des fantômes que la pop culture avait laissés prendre la poussière.

Dans les comics, Rose et Thorn n’est pas née d’hier. La première version, Rose Canton, remonte à 1947, quand John Broome et Carmine Infantino l’introduisent dans l’orbite de Flash. Puis une autre incarnation, Rose Forrest, débarque en 1970 dans Superman’s Girlfriend: Lois Lane #105, signée Robert Kanigher et Ross Andru. Le détail n’est pas anodin : Infantino et Kanigher figurent aussi parmi les créateurs de Poison Ivy, apparue en 1966, à une époque où la série télé Batman d’Adam West avait déjà rendu les vilains féminins plus bankables. Autrement dit, on est en plein dans la grande cuisine DC, celle où les motifs se répondent, se recyclent et se contaminent gentiment. Poison Ivy n’a pas le monopole du végétal vénéneux, et Caped Crusader vient gentiment rappeler cette évidence.

Une fleur, deux visages, et Gotham qui se pique au jeu

Dans l’épisode 7 de la saison 2, intitulé Her Dark Reflection, Rose Forrest est incarnée par Fryda Wolff. Le personnage est la fille d’un fleuriste assassiné par le Riddler, et c’est de cette blessure que naît Thorn, son double vengeur. La série pousse le concept jusqu’au bout : perruque rouge sombre, demi-visage caché, séduction calculée, numéro de femme fatale en mode film noir, puis bascule dans la vendetta pure et dure. On est loin de la simple variation décorative. La construction du personnage raconte une scission intime, presque clinique, entre la douleur et la stratégie. Le masque n’est pas un accessoire, c’est le moteur dramatique.

Affiche de Batman : Le Justicier masqué
Affiche de Batman : Le Justicier masqué

Et puis il y a ce choix de mise en scène, assez malin pour ne pas être juste “différent”. Là où Poison Ivy aurait immédiatement convoqué un imaginaire de séduction toxique déjà archi-exploité, Rose et Thorn ouvre un autre couloir : celui d’une méconnaissance assumée, d’un angle mort de la mythologie Batman. Bruce Timm, qui a co-créé Batman: The Animated Series et connaît la mécanique des icônes par cœur, semble ici préférer la friction à la révérence. Il ne cherche pas à flatter le réflexe du fan, il cherche à le déstabiliser. Et franchement, ça fait du bien. À force de voir les mêmes têtes d’affiche tourner en rond, Gotham avait besoin d’un peu d’air vicié.

Le retour des seconds couteaux qui ont du coffre

Ce n’est pas la première fois que DC ressort Rose et Thorn du tiroir, mais l’usage reste rarissime. En 2004, Gail Simone leur consacre une mini-série éponyme, preuve que le personnage possède une vraie charge dramatique dès qu’on accepte de sortir du circuit ultra-balisé des super-vilains les plus rentables. Dans Caped Crusader, cette obscurité relative devient un atout : le spectateur n’a pas l’impression de revoir un numéro déjà plié, et la série peut travailler la surprise sans tricher. Le twist n’est pas là pour faire joli, il sert la logique même du récit. Quand une adaptation ose piocher hors du top 10 des méchants les plus vendus, elle gagne souvent en nerf ce qu’elle perd en confort.

Il faut aussi dire un mot du Riddler de cette version, probablement le changement le plus déroutant de la saison. Eddie Nygma, doublé par Ronan Raftery, n’est plus ce génie obsédé par les devinettes qui a façonné sa légende à l’écran. Il devient un gangster armé, brutal, presque trivial dans sa violence. Ce déplacement peut dérouter, oui, mais il dit quelque chose de la ligne éditoriale de la série : pas de musée, pas de copie carbone, pas de révérence molle. On aime ou on grince des dents, mais au moins ça prend des risques. Et dans l’animation super-héroïque, ce n’est pas exactement la monnaie la plus courante. Batman: Caped Crusader préfère la prise de risque au service minimum, et Gotham n’en sort pas forcément plus propre, mais nettement plus vivante.

Au fond, le coup de Rose et Thorn raconte une chose assez simple : les mythes les plus solides ne tiennent pas seulement par leurs figures sacrées, mais par leurs marges, leurs recoins, leurs personnages de traverse. Ceux qu’on ne reconnaît pas tout de suite. Ceux qui arrivent sans fanfare. Ceux qui, justement, empêchent la machine à fantasmes de tourner à vide. Et si le plus beau geste de Bruce Timm, en 2026, était de rappeler qu’un bon Batman n’a pas besoin de rejouer éternellement les mêmes cartes pour sentir la poudre ?

Bande-annonce VF de Batman : Le Justicier masqué

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