Un mois. C’est le temps qu’il aura fallu à Lionsgate pour jeter l’éponge. Ballerina, ce spin-off porté par Ana de Armas censé prolonger la magie de l’univers John Wick, vient d’atterrir en catastrophe sur les plateformes de VOD aux États-Unis. La décision traduit une réalité brutale : le film ne rapportera jamais assez en salles pour justifier son maintien à l’affiche. Difficile de faire plus humiliant pour une franchise qui semblait invincible il y a encore quelques mois.
L’essentiel
- Box-office catastrophique : seulement 105,5 millions de dollars récoltés dans le monde pour un budget de 90 millions
- Sortie VOD précipitée : disponible en ligne après un mois d’exploitation seulement
- Pire performance de la saga : à peine supérieur au premier John Wick qui avait coûté quatre fois moins cher
- Lionsgate en difficulté : perte nette trimestrielle de 94 millions de dollars pour le studio
- Avenir incertain : les autres spin-offs (Caine, John Wick 5) remis en question
Le naufrage d’une ballerine qui n’a jamais trouvé son rythme
Les chiffres racontent une débâcle. Après deux semaines d’exploitation, Ballerina plafonnait à 94 millions de dollars. Aujourd’hui, avec 105,5 millions encaissés mondialement – dont à peine 55,8 millions sur le territoire américain –, le film reste très loin du seuil de rentabilité. Quand on sait que les frais de promotion s’ajoutent aux 90 millions de budget, la catastrophe financière devient mathématique.
Ce qui frappe, c’est la brutalité de la chute. Le démarrage américain s’établissait à 24 millions de dollars, déjà anémique pour un film estampillé John Wick. Mais la suite a viré au cauchemar : une perte de fréquentation de 62% lors du deuxième week-end, avec seulement 9 millions de dollars récoltés. Impossible de remonter la pente face à une concurrence féroce, même Mission : Impossible – The Final Reckoning, pourtant lui aussi en difficulté, continuait à dominer le film d’Ana de Armas.
La comparaison avec les précédents opus fait mal. John Wick 4 avait explosé les compteurs avec 447 millions de dollars de recettes mondiales. Le troisième volet avait atteint 328 millions. Même le deuxième chapitre, sorti alors que la franchise n’était pas encore établie comme phénomène global, avait dépassé les 170 millions. Ballerina réalise à peine mieux que le tout premier film… qui avait coûté 20 millions de dollars en 2014.
Ana de Armas, une héroïne magnétique dans un écrin défaillant
Personne ne reproche quoi que ce soit à Ana de Armas. L’actrice cubano-espagnole déploie une intensité physique remarquable dans le rôle d’Eve Macarro, cette ballerine transformée en tueuse à gages par la Ruska Roma pour venger l’assassinat de son père. Les critiques saluent d’ailleurs ses performances dans les séquences d’action chorégraphiées, où elle marie grâce et violence avec une conviction totale.
Le problème se situe ailleurs : dans un scénario qui peine à surprendre, des personnages secondaires sous-exploités, et une mythologie de franchise ressassée jusqu’à l’épuisement. Beaucoup de spectateurs témoignent d’une sensation de déjà-vu, d’un film qui coche les cases du cahier des charges sans jamais vraiment prendre son envol. L’overdose de violence finit par lasser quand elle ne sert qu’à remplir le temps d’écran.
Même la présence de Keanu Reeves, utilisée massivement dans le marketing, n’a pas suffi. Son John Wick n’apparaît que dans un rôle secondaire, une carte jouée trop timidement pour créer l’événement. Le public a compris que ce n’était pas vraiment un film de John Wick, juste un produit dérivé tentant de surfer sur son aura.
Une production chaotique qui laisse des traces à l’écran
Les rumeurs de tournage difficile n’étaient peut-être pas si infondées. Bien que le réalisateur Len Wiseman et le producteur Chad Stahelski aient minimisé les problèmes, le résultat final trahit des hésitations. Le film semble tiraillé entre plusieurs directions : action pure, développement de personnage, extension de la mythologie de l’univers.
Les retards, les réécritures du scénario, les changements d’équipe technique ont probablement fragmenté la vision d’ensemble. Ballerina donne parfois l’impression d’un spectacle davantage axé sur le visuel que sur la profondeur narrative. Les scènes d’exposition s’enchaînent maladroitement entre les séquences de combat, comme si le film lui-même ne savait pas exactement ce qu’il voulait être.
Cette incohérence se reflète dans l’accueil mitigé : certains spectateurs apprécient l’efficacité des scènes d’action et les décors autrichiens magnifiques, d’autres dénoncent un personnage de jeu vidéo sans profondeur qu’on regarde progresser de niveau en niveau.
La stratégie VOD de la dernière chance
Lionsgate n’a pas traîné. Un mois seulement après la sortie en salles, Ballerina débarque sur les services de vidéo à la demande américains. Cette décision radicale illustre une stratégie de sauvetage : récupérer ce qui peut encore l’être avant que le film ne sombre définitivement dans l’oubli.
Les studios ont appris à jongler avec les fenêtres d’exploitation. Quand un film cartonne, ils prolongent sa présence en salles et retardent la VOD pour maximiser les revenus. Quand il s’effondre, ils accélèrent la transition digitale pour capter l’audience restante tant que la promotion récente garde encore un peu d’impact.
Avec l’arrivée des blockbusters estivaux – M3GAN 2.0, Jurassic World : Renaissance, Superman, Les 4 Fantastiques –, maintenir Ballerina en salles devenait de toute façon inutile. Le film allait être écrasé par la concurrence, relégué aux horaires ingrats, puis retiré de l’affiche dans l’indifférence générale.
Lionsgate accuse le coup avec 94 millions de pertes
L’échec de Ballerina dépasse le simple ratage d’un film isolé. Il plombe les résultats trimestriels de Lionsgate, qui affiche une perte nette de 94 millions de dollars. Pour un studio qui mise beaucoup sur ses franchises établies, la déflagration est sérieuse.
Le patron Jon Feltheimer a promis des mesures pour redresser la barre dès l’exercice 2027, avec notamment un nouveau film Hunger Games basé sur le roman préquel Sunrise on the Reaping, ainsi qu’une suite en deux parties de La Passion du Christ. Mais ces projets prendront du temps, et la confiance des investisseurs se reconstruit difficilement après un tel accident industriel.
L’ironie, c’est que Lionsgate avait pourtant limité les risques en vendant les droits de diffusion internationale avant même la sortie. Cette pratique permet de sécuriser une partie des revenus, mais même avec ces précautions, le désastre reste patent.
John Wick peut-il survivre sans John Wick ?
La question devient cruciale pour l’avenir de la franchise. Ballerina démontre que l’univers ne fonctionne pas automatiquement sans Keanu Reeves en tête d’affiche. La série Le Continental avait déjà déçu sur Prime Video. Deux échecs consécutifs, c’est un signal d’alarme.
Pourtant, Lionsgate continue d’avancer avec d’autres spin-offs. Un film sur Caine, le personnage aveugle joué par Donnie Yen dans John Wick 4, est en développement. Chad Stahelski a confirmé que Keanu Reeves n’y apparaîtra pas du tout. Après le naufrage de Ballerina, cette absence totale du héros principal ressemble à un pari encore plus risqué.
L’annonce d’un John Wick 5 prend alors tout son sens. Le studio a compris qu’il fallait ramener l’assassin au costume noir et à la légende indestructible. Reste à trouver comment ressusciter un personnage dont la mort en apothéose constituait justement la conclusion parfaite du quatrième opus.
Les leçons d’un échec annoncé
Avec le recul, plusieurs erreurs stratégiques apparaissent. Lancer un spin-off centré sur un personnage à peine entrevu dans John Wick 3, sans développement préalable via une série ou d’autres médias, était audacieux. Trop audacieux.
Le marketing a aggravé le problème en survendant la présence de Keanu Reeves, créant des attentes que le film ne pouvait satisfaire. Les spectateurs venus pour John Wick sont repartis frustrés. Ceux qui auraient pu apprécier Eve Macarro pour elle-même n’ont jamais vraiment eu l’occasion de la découvrir tant l’ombre du Baba Yaga écrasait tout.
L’accueil critique positif n’a pas suffi à inverser la tendance. Aujourd’hui, même les bons films d’action peinent à se distinguer dans un paysage saturé par le streaming et les productions mensuelles de plateformes. Pour qu’un film dérivé fonctionne, il faut désormais plus qu’un univers établi : il faut une vraie proposition, une identité forte, une raison impérieuse d’aller en salle.
Ballerina proposait du spectacle. Ce n’était plus suffisant. Les spectateurs ont voté avec leurs pieds, et le verdict est sans appel : sans son héros titulaire, l’univers John Wick vacille dangereusement. La ballerine est tombée, et personne n’était là pour rattraper sa chute.
