Quatre ans après avoir brutalement rompu son contrat avec Naval Group pour se tourner vers Washington, Canberra attend toujours ses sous-marins. Pendant ce temps, sa marine vieillit dangereusement.
L’humiliation diplomatique de septembre 2021 résonne encore dans les couloirs du Quai d’Orsay. Lorsque l’Australie trahit la France pour s’allier aux États-Unis et au Royaume-Uni dans le pacte AUKUS, Paris rappelle ses ambassadeurs, outré par ce qu’Emmanuel Macron qualifiera de « coup de poignard dans le dos ». Mais aujourd’hui, c’est Canberra qui commence à mesurer l’ampleur de son erreur stratégique. Les sous-marins américains promis ? Ils pourraient ne jamais arriver.
L’essentiel à retenir
- 56 milliards d’euros : montant du contrat français annulé en 2021 pour 12 sous-marins conventionnels
- 3 à 5 sous-marins américains promis à l’Australie dans le cadre d’AUKUS, plus 5 sous-marins britanniques
- 3 milliards de dollars déjà versés par l’Australie aux États-Unis sans garantie de livraison
- Un rapport du Congrès américain évoque la possibilité de ne jamais livrer les submersibles
- Scénario alternatif : des sous-marins américains basés en Australie, mais restant sous commandement US
Le naufrage d’une alliance censée être providentielle
Septembre 2021. Dans le secret le plus absolu, trois nations anglophones dévoilent AUKUS : un pacte militaire majeur forgé durant 18 mois de négociations clandestines. L’objectif affiché ? Contrer l’expansionnisme chinois dans l’Indo-Pacifique. Le prix à payer pour l’Australie ? Rompre unilatéralement son engagement avec Naval Group, le fleuron de l’industrie française de défense.
À l’époque, Scott Morrison, Premier ministre australien, se félicite d’un accord historique. Son prédécesseur Malcolm Turnbull, celui-là même qui avait signé le contrat français en 2016, observe déjà avec scepticisme. Quatre ans plus tard, son diagnostic s’avère prophétique.
Un rapport du Congrès qui fait trembler Canberra
Le 11 février 2025, un document explosif circule discrètement au sein du Congrès américain. Rédigé par Ronald O’Rourke, spécialiste des affaires navales au Service de recherche du Congrès, le rapport pose une question brutale : les États-Unis peuvent-ils vraiment livrer des sous-marins à l’Australie sans affaiblir leur propre marine ?
La réponse, esquissée entre les lignes, fait froid dans le dos à Canberra. L’industrie de défense américaine, déjà saturée par les commandes nationales, peine à tenir le rythme. Les chantiers navals peinent à produire les sous-marins de classe Virginia nécessaires à l’US Navy. Dans ce contexte, comment honorer les engagements pris envers l’Australie ?
Le scénario du pire : des sous-marins « australiens » sous pavillon américain
Le rapport du Congrès évoque une solution alternative glaçante pour la souveraineté australienne : construire huit sous-marins nucléaires supplémentaires qui resteraient propriété de la marine américaine, mais opéreraient depuis des bases australiennes. Autrement dit, l’Australie deviendrait une simple « base centrale d’opérations » selon les termes du président de la commission des Affaires étrangères du Congrès.
Cette perspective transforme radicalement la nature d’AUKUS. Les sous-marins arboreraient des drapeaux américains, transporteraient des armes américaines, seraient commandés par des officiers américains. L’Australie, loin d’obtenir une flotte souveraine, se verrait reléguée au rang de garnison avancée de l’empire américain.
Les raisons du doute américain
Plusieurs facteurs expliquent l’hésitation croissante de Washington. Le rapport du Congrès identifie trois obstacles majeurs qui pourraient conduire au renoncement pur et simple.
Une capacité industrielle insuffisante
Les chantiers navals américains sont débordés. La priorité va naturellement aux besoins de l’US Navy, engagée dans une course aux armements avec la Chine. Livrer trois à cinq sous-marins de classe Virginia à l’Australie signifierait priver la marine américaine de ces navires stratégiques pendant des années critiques.
L’ambiguïté australienne face à Taïwan
Le rapport souligne un problème diplomatique embarrassant : l’Australie n’a jamais garanti son soutien aux États-Unis en cas de conflit avec la Chine autour de Taïwan. Cette réserve pose question. Pourquoi transférer une technologie militaire aussi sensible à un allié qui refuse de s’engager sur le terrain décisif de l’Indo-Pacifique ?
Comme le note le document, vendre ces sous-marins à l’Australie « pourrait affaiblir plutôt que renforcer la dissuasion américaine » dans l’hypothèse d’une crise sino-américaine.
Les failles de cybersécurité
Partager la technologie des sous-marins nucléaires avec l’Australie augmente considérablement la surface d’attaque potentielle pour les pirates informatiques chinois ou russes. Le rapport mentionne que les systèmes informatiques australiens ont déjà subi de multiples tentatives d’intrusion.
Chaque point d’entrée supplémentaire représente une vulnérabilité pour les secrets militaires américains les plus sensibles. Dans un contexte de guerre technologique avec Pékin, le risque paraît trop élevé.
Le prix de la trahison française
Malcolm Turnbull signe avec Naval Group un contrat historique : 56 milliards d’euros pour 12 sous-marins conventionnels de classe Suffren, adaptés aux spécifications australiennes. Premier navire prévu pour 2030.
Coup de théâtre mondial. Scott Morrison annonce AUKUS et rompt brutalement le contrat français. Paris rappelle ses ambassadeurs. La France parle de « crise de confiance grave » entre alliés.
Le Pentagone réaffirme son engagement dans AUKUS face aux doutes croissants. Donald Trump, fraîchement réélu, demande un réexamen complet du dossier.
Publication du rapport du Congrès qui évoque ouvertement la possibilité de ne jamais livrer les sous-marins promis. L’inquiétude monte à Canberra.
Le Guardian australien révèle l’ampleur de l’angoisse stratégique. Malcolm Turnbull déclare qu’il est « presque certain » que l’Australie se retrouvera sans sous-marins.
Avec le recul, le calcul initial de Canberra apparaît désastreux. Le contrat français prévoyait des sous-marins conventionnels certes, mais livrables, opérationnels, et sous contrôle australien absolu. L’accord AUKUS promettait des sous-marins nucléaires plus performants, mais cette supériorité technique devient théorique si les navires ne sont jamais construits.
Une marine australienne au bord du gouffre
L’inquiétude de Malcolm Turnbull n’est pas exagérée. La marine australienne opère actuellement avec des sous-marins de classe Collins, dont le retrait progressif est prévu dans les années 2030. Sans remplacement, le pays-continent se retrouvera sans capacité sous-marine pour la première fois depuis des décennies.
Cette perspective stratégique terrifie les analystes militaires. L’Australie, isolée géographiquement, dépend de sa marine pour protéger ses routes commerciales et affirmer sa souveraineté dans un Indo-Pacifique de plus en plus tendu. Une flotte sans sous-marins serait amputée de son bras le plus dissuasif.
Trump et l’ère de l’imprévisibilité américaine
L’élection de Donald Trump complique encore l’équation. Le Guardian australien rappelle que le président américain a déjà montré sa capacité à renverser les alliances établies, y compris avec des partenaires historiques comme l’Ukraine. Si Washington peut abandonner Kiev face à la Russie, pourquoi pas Canberra face à ses propres intérêts stratégiques ?
Cette imprévisibilité force l’Australie à reconsidérer ses fondamentaux de défense. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le pays s’est construit autour de l’alliance américaine. Que faire si cet allié devient structurellement peu fiable ?
Les alternatives désespérées
Face au risque d’un échec total d’AUKUS, Canberra explore discrètement des solutions de repli. Mais aucune n’offre de perspective rassurante à court terme.
Prolonger les sous-marins Collins
La flotte actuelle pourrait être maintenue en service au-delà de sa durée de vie prévue. Mais ces navires datent des années 1990, avec une technologie de plus en plus obsolète face aux capacités chinoises. Une rustine temporaire, pas une solution durable.
Se tourner vers d’autres armements
Malcolm Turnbull évoque des « autres moyens de défense » : missiles longue portée, drones maritimes, capacités anti-navires. Ces systèmes pourraient partiellement compenser l’absence de sous-marins, mais ne remplaceront jamais leur capacité de projection de puissance furtive.
Revenir vers la France ?
L’hypothèse circule dans les cercles stratégiques australiens, mais paraît hautement improbable. Naval Group a tourné la page, réorienté ses capacités de production. Reconstruire un partenariat détruit par une trahison aussi publique prendrait des années, sans garantie de succès. La confiance, une fois brisée, ne se répare pas facilement.
Un avertissement pour les alliés de Washington
Le drame australien dépasse largement les frontières du pays-continent. Il interroge la valeur réelle des engagements américains à l’ère Trump. Les alliés traditionnels de Washington — Japon, Corée du Sud, Philippines, pays européens — observent avec attention.
Si les États-Unis peuvent promettre des armes stratégiques à un allié aussi proche que l’Australie sans jamais les livrer, quelle crédibilité accorder aux autres traités de défense américains ? Cette question hante désormais les chancelleries du monde libre.
L’affaire AUKUS révèle une vérité dérangeante : dans le jeu géopolitique contemporain, même les alliances les plus solides en apparence peuvent se révéler fragiles. L’Australie, en trahissant la France pour une promesse américaine, découvre aujourd’hui que les mirages stratégiques peuvent coûter très cher.
Pendant ce temps, les sous-marins chinois continuent de patrouiller dans l’Indo-Pacifique. Et l’Australie attend toujours ses navires fantômes.
