📌 CE QU’IL FAUT SAVOIR EN 30 SECONDES
- En février 2026, un décret présidentiel de Tebboune acte officiellement le retrait d’Engie du champ gazier stratégique de Touat, dernière grande entreprise française du secteur en Algérie.
- La France a perdu près de 18 milliards de dollars de marchés algériens depuis l’arrivée de Tebboune au pouvoir.
- Les 6 000 entreprises françaises présentes en Algérie sont sous pression directe depuis les crises diplomatiques de 2024-2025.
- Pour remplacer le gaz algérien, Paris s’est tournée vers le GNL américain : plus cher, plus polluant, moins sécurisé.
- Pendant ce temps, l’Italie, la Turquie, la Thaïlande et la Chine prennent les places laissées vacantes.
Quand la politique étrangère devient une bombe à retardement économique
Le 30 juillet 2024, la France reconnaît la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Un choix diplomatique qui, à Paris, devait renforcer l’axe franco-marocain. Ce que personne ne semblait avoir sérieusement calculé, c’est le coût algérien de cette décision. Alger l’avait pourtant dit clairement : ce serait une ligne rouge. Paris a franchi cette ligne, et la suite a été mécanique.
L’affaire Boualem Sansal, l’instrumentalisation des OQTF, les passes d’armes médiatiques sur les influenceurs algériens, les déclarations incendiaires de certains ministres français, autant de braises jetées sur un terrain déjà inflammable. La relation franco-algérienne, déjà fragile depuis des années, a basculé vers quelque chose de structurellement différent. Non plus une tension cyclique, mais une rupture organisée.
Les échanges commerciaux bilatéraux en ont payé le prix immédiatement : de 11,8 milliards d’euros en 2023, ils se sont effondrés à 5,4 milliards en 2024. Une chute de plus de 50 % en douze mois. C’est inédit. C’est brutal. Et c’est surtout largement évitable.

Engie, la dernière à partir, et ce que ça signifie vraiment
Le 17 février 2026, Abdelmadjid Tebboune signe un décret présidentiel. Publié au Journal officiel algérien le 24 février, il entérine le retrait du groupe Engie du champ gazier de Touat, dans la wilaya d’Adrar, au cœur du Sahara algérien. C’est la dernière grande entreprise française du secteur énergétique à quitter le pays.
Le champ de Touat n’est pas anodin. Il produit environ 12,3 millions de mètres cubes de gaz par jour, avec des réserves estimées à 54,4 milliards de mètres cubes. Il alimente le réseau gazier national et contribue aux exportations vers l’Europe. La part d’Engie, cédée dans le cadre de l’avenant n°5 au contrat signé en 2002, revient désormais à ENI (Italie, 42,9 %) et PTTEP (Thaïlande, 22,1 %), aux côtés de Sonatrach qui conserve 35 %.
« L’Algérie confirme son rôle de fournisseur fiable pour l’Europe, mais choisit désormais ses partenaires avec soin. »
Ce n’est pas une expulsion spectaculaire. C’est pire. C’est une éviction administrative, froide, méthodique. Le genre de message qui ne nécessite pas de déclaration officielle pour être compris.
L’Italie prend la place, sans avoir fait la moindre bourde diplomatique
Ce qui se passe sous nos yeux a quelque chose d’éloquent : pendant que la France accumulait les maladresses, Rome cultivait ses relations avec Alger. ENI est devenu le premier partenaire énergétique étranger de l’Algérie. Le gazoduc Transmed, qui relie directement l’Algérie à l’Italie en traversant la Tunisie et la Sicile, symbolise cette solidité. L’Italie est aujourd’hui le premier partenaire commercial du Maghreb, une position que la France occupait il y a encore peu.
La Turquie s’est imposée comme premier importateur mondial de GNL algérienavec 4,05 millions de tonnes en 2024. La Chine et la Russie densifient leurs liens avec Alger. Et la Thaïlande, via PTTEP, entre dans le capital d’un gisement saharien stratégique. La France, elle, cherche où elle a laissé ses clés.
Le paradoxe énergétique : remplacer le gaz algérien par du gaz américain
Face à la dégradation des relations, Paris a opté pour une stratégie de substitution énergétique : réduire les importations de GNL algérien au profit du GNL américain. En janvier 2025, les importations françaises de GNL algérien s’écroulaient à 0,098 million de tonnes, contre 0,373 million de tonnes en décembre 2024. Une chute de 73,7 % en un seul mois.
Sur le papier, cela ressemble à une diversification. Dans les faits, c’est un choix économiquement irrationnel. Le GNL américain voyage plusieurs milliers de kilomètres supplémentaires en méthanier pour atteindre les côtes françaises. Les coûts de transport s’en trouvent démultipliés. Et contrairement aux contrats de long terme avec Sonatrach, le marché spot du GNL américain est structurellement plus volatil, exposant les consommateurs et les industries françaises à des fluctuations de prix imprévisibles.
| Critère | Gaz algérien (gazoduc / GNL) | GNL américain (marché spot) |
|---|---|---|
| Distance de transport | ~1 500 km (gazoduc / proche côte) | ~7 000–8 000 km (Atlantique) |
| Coût logistique | Faible à modéré | Élevé (surcout maritime structurel) |
| Stabilité des prix | Contrats long terme, prix prévisibles | Marché spot, forte volatilité |
| Empreinte carbone | Plus faible (transport optimisé) | Significativement plus élevée |
| Sécurité d’approvisionnement | Partenariat historique, fiable | Dépendant des aléas américains |
| Partenaire stratégique | Sonatrach (contrats depuis 1970s) | Opérateurs privés, sans ancrage |
18 milliards de dollars, et ce n’est pas fini

Depuis l’arrivée de Tebboune au pouvoir, des analystes algériens estiment que l’oligarchie économique française a perdu près de 18 milliards de dollars de marchés en Algérie. Ce chiffre inclut la reprise par Alger des actifs Anadarko que TotalEnergies allait racheter pour 5,5 milliards de dollars, la résiliation des contrats du Métro d’Alger et de SEAAL pour la gestion de l’eau, la fin de projets d’études estimés à 10 milliards de dollars, et l’effondrement des exportations agricoles françaises.
Ces exportations agroalimentaires, qui représentaient 1,3 milliard d’euros en 2022, avaient été divisées par deux dès fin 2023, tombant à 628 millions d’euros. En 2024, la chute s’est poursuivie. Le blé français, les produits laitiers, les bovins : l’Algérie s’est délibérément tournée vers d’autres fournisseurs. La France était son deuxième fournisseur agroalimentaire en 2022. Elle ne l’est plus.
6 000 entreprises dans l’incertitude
Selon des données relayées par France 2, 6 000 entreprises françaises sont implantées en Algérie. Elles emploient des milliers de salariés, des deux côtés de la Méditerranée. Pour beaucoup d’entre elles, le marché algérien n’est pas un débouché parmi d’autres, c’est leur marché principal. Les dirigeants de ces structures, souvent des PME, n’ont pas voix au chapitre dans les décisions diplomatiques. Ils en subissent pourtant les conséquences directes. Un chef d’entreprise du secteur de la construction le formulait sans détour : « Si ça se ferme, on ferme. »
Ce que la géopolitique apprend aux mauvais joueurs
Il y a une leçon que la France tarde à intégrer : dans les relations avec les pays du Sud, et particulièrement avec l’Algérie, chaque clash médiatique a un coût économique réel. Ce n’est pas de la sensiblerie. C’est du réalisme. L’Algérie dispose de ce que le monde entier veut désespérément en ce moment : du gaz abondant, stable, géographiquement proche de l’Europe. Elle peut se permettre de choisir ses partenaires. Ce luxe, la France ne le lui offrait plus depuis longtemps.
L’Espagne a connu une crise similaire après son revirement sur le Sahara occidental en 2022. Alger avait alors menacé de couper le robinet gazier. Madrid avait rapidement compris le message. Paris, visiblement, n’a pas assez regardé ce précédent.
Ce qui est frappant, c’est l’absence de calcul à long terme dans la stratégie française. Reconnaître la marocanité du Sahara, c’était choisir Rabat contre Alger. Soit. Mais avait-on évalué le coût énergétique de ce choix ? Les 4,66 milliards d’euros d’hydrocarbures importés chaque année depuis l’Algérie, soit 9,9 % des importations françaises d’hydrocarbures, auraient dû peser dans la balance. Ils semblent avoir été oubliés dans l’équation.
TotalEnergies : le dernier lien, et la fragilité qu’il représente
Ironie de la situation : alors qu’Engie disparaît du paysage algérien, TotalEnergies maintient sa coopération avec Sonatrach. En novembre 2025, le PDG Patrick Pouyanné confirmait qu’aucune interférence politique n’avait perturbé ses activités. En avril 2024, les deux groupes avaient même étendu leur partenariat dans la région nord-est de Timimoun.
Mais cette résistance de TotalEnergies tient davantage à la solidité des contrats pétroliers de long terme qu’à un réchauffement diplomatique. Si les tensions devaient franchir un nouveau seuil, une nouvelle affaire judiciaire, une déclaration malheureuse, une escalade migratoire, même ce dernier pont pourrait vaciller. Et à ce stade, les alternatives françaises au gaz algérien ne sont ni prêtes, ni compétitives, ni écologiques.
« La décision française semble davantage motivée par des considérations diplomatiques que par une analyse rationnelle des intérêts énergétiques nationaux. »
Une occasion manquée à l’heure où l’Europe a le plus besoin de gaz
Le timing est particulièrement cruel. En mars 2026, les prix du gaz en Europe ont quasiment doublé sous l’effet des tensions mondiales. L’Union européenne cherche activement à réduire sa dépendance aux hydrocarbures russes depuis le conflit ukrainien. Dans ce contexte, l’Algérie aurait pu, aurait dû, être un pilier de la sécurité énergétique européenne. Géographiquement proche. Politiquement souveraine. Économiquement stable.
Mais au lieu de consolider ce partenariat stratégique, la France a choisi, par calculs politiques internes et postures diplomatiques, de s’éloigner précisément au moment où se rapprocher avait le plus de valeur. L’Italie, elle, ne s’y est pas trompée. Et pendant que Rome se chauffe au gaz du Sahara, Paris cherche un gazoduc vers Washington.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



