Django : le western spaghetti trop violent pour la censure britannique

Interdit près de trente ans au Royaume-Uni, le film de Sergio Corbucci a fini par devenir un classique qu’on regarde sans trembler

Il y a des films qui font scandale à leur sortie, et d’autres qui finissent par faire peur aux censeurs plus longtemps qu’à leurs spectateurs. Django, western spaghetti de Sergio Corbucci sorti en 1966, appartient à la deuxième catégorie : au Royaume-Uni, il a traîné son interdiction comme un boulet pendant près de trois décennies.

À l’époque, le film débarque dans un paysage déjà secoué par la révolution du western italien. Pour une poignée de dollars de Sergio Leone, sorti en 1964, a ouvert la voie en recyclant sans trop de pudeur la structure de Yojimbo d’Akira Kurosawa, au point de provoquer un procès. Deux ans plus tard, Corbucci pousse le curseur plus loin : même décor de ville-fantôme, même duel de clans, même héros taiseux, mais une brutalité qui ne cherche plus à se cacher derrière le romanesque. Selon le British Board of Film Classification, le long métrage n’a pas obtenu de classement britannique avant 1993, après un premier examen en 1967 jugé proprement rédhibitoire. Le verdict de John Trevelyan, alors censeur en chef, est resté dans les annales du genre : il parlait d’une violence « excessive et écœurante », au point de considérer qu’aucun montage ne sauverait l’affaire. Charmant accueil, on en conviendra.

Le contexte compte, évidemment. En 1966, le cinéma mondial durcit le ton : l’horreur de Herschell Gordon Lewis, les polars plus nerveux, les films de guerre moins sages, tout ça prépare le terrain. Mais Django ne se contente pas d’être violent, il fait de cette violence sa matière première. Machine gun, représailles, mains broyées, oreille coupée, cadavres qui s’empilent comme des mauvais comptes à régler : Corbucci filme un monde où la poussière colle au sang. Le film n’essaie pas d’être “réaliste” ; il veut être une machine à fantasmes sales, et c’est précisément ce qui l’a rendu si inflammable.

Le western qui met les gants de boxe au placard

Franco Nero, avec son visage fermé et son allure de revenant, incarne un héros qui n’a rien du justicier noble. Il arrive, il encaisse, il frappe, il survit. Et tout autour de lui, le film empile les humiliations et les éclats de violence jusqu’à frôler l’absurde. La scène où un homme est contraint de manger son oreille coupée est devenue l’emblème de cette cruauté presque grotesque, comme si Corbucci avait décidé de tirer une balle dans le pied du western classique pour en faire surgir autre chose : un cinéma de la boue, du deuil et de la revanche. On n’est plus dans la légende, on est dans le carnage.

Le paradoxe, c’est que cette radicalité a fini par nourrir sa légende. Le film a inspiré une nuée de faux prolongements, de Django Kill… If You Live, Shoot! à One Damned Day at Dawn… Django Meets Sartana!, sans oublier le seul vrai retour de Franco Nero dans Django Strikes Again en 1987. Et puis il y a Quentin Tarantino, qui a repris le nom, l’ombre et une partie de l’ADN pour Django Unchained en 2012, en poussant lui aussi la violence jusqu’au point de non-retour. Comme quoi, le péché originel du western spaghetti n’a jamais cessé de faire des petits.

Affiche de Django
Affiche de Django

Des censeurs, des ciseaux et un drôle de timing

Le plus savoureux dans cette histoire, c’est le décalage temporel. Quand le BBFC finit par classer Django en 1993, le film paraît presque sage face à ce que le cinéma commercial a déjà normalisé. Terminator 2 est passé par là, les blockbusters ont appris à faire sauter des têtes et les années 1990 ont banalisé une partie du choc visuel. Le film de Corbucci est alors reconsidéré, d’abord en 18, puis en 15 lors d’une nouvelle soumission en 2004. Entre-temps, la violence est restée la même ; c’est notre seuil de tolérance qui a bougé. Le scandale, parfois, vieillit moins vite que les institutions chargées de le contenir.

Cette relecture critique n’a rien d’un accident. Dans une analyse publiée en 2012 par Slant, Budd Wilkins insistait sur la dimension politique du film, au-delà de sa brutalité. Et il a raison : Django n’est pas seulement un déluge de plomb, c’est aussi un western de classe, de vengeance et de désespoir social. Corbucci filme un monde sans horizon moral, où la violence n’est pas un accident mais la seule grammaire disponible. C’est sale, oui. C’est excessif, aussi. Mais c’est précisément là que le film trouve sa force, sans demander pardon à personne.

Franco Nero, l’éternel revenant

Il faut aussi dire un mot de Franco Nero, parce que sa carrière raconte à elle seule la longévité du mythe. Toujours actif, apparu jusque dans The Pope’s Exorcist, il a même glissé un caméo dans une version télévisée italienne de Django en 2022, sans oublier sa présence fugace dans Django Unchained. Le type est devenu le fantôme officiel de son propre personnage, ce qui n’est pas rien. Chez lui, le western spaghetti n’est pas un souvenir : c’est une seconde peau, un costume qu’on n’a jamais vraiment rangé au vestiaire.

Et c’est peut-être ça, au fond, la vraie victoire de Django : avoir été assez brutal pour scandaliser, assez singulier pour durer, et assez influent pour revenir sous mille formes. Le Royaume-Uni l’a tenu à distance pendant des années ; le cinéma, lui, n’a jamais cessé de lui faire signe. Quand un film devient plus docile que sa réputation, c’est souvent qu’il a déjà gagné la partie.

Bande-annonce VF de Django

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