Disney a voulu transformer une attraction de parc en grand spectacle d’aventure, avec Dwayne Johnson et Emily Blunt en tête d’affiche. Résultat : un long métrage trop lisse pour devenir culte, trop coûteux pour être rentable, et assez malin pour qu’on ait encore envie d’en parler cinq ans après.
En apparence, Jungle Cruise avait tout pour cocher les cases du blockbuster maison : un duo bankable, une mécanique de buddy movie, une romance à friction, des méchants nazis, des créatures maudites, et cette bonne vieille promesse d’évasion calibrée pour l’exploitation en salles. Sauf que le film de Jaume Collet-Serra arrive avec un péché originel assez costaud : il naît d’une attraction Disney dont le charme repose autant sur son kitsch que sur son malaise historique. L’enseigne a d’ailleurs retiré en 2021 certains éléments racistes et xénophobes de l’attraction, ce qui rappelle au passage qu’il a fallu un temps déraisonnable pour faire le ménage. On n’est pas exactement dans la carte postale innocente, hein.
Le projet, lui, traîne dans les couloirs de la maison Mickey depuis près de vingt ans avant sa sortie en 2021. Et quand il débarque enfin, il tombe en plein chaos pandémique : sortie en salles et sur Disney+ Premier Access en même temps, fenêtre de diffusion bousculée, public fragmenté, et un budget de production annoncé à 200 millions de dollars. À ce niveau-là, il faut un raz-de-marée, pas un petit courant d’air. Le film n’a pas seulement raté son rendez-vous avec le box-office, il a surtout payé le prix d’un modèle industriel devenu trop prudent pour faire naître le vertige.
Le vrai sujet, au fond, n’est pas seulement la rentabilité de Jungle Cruise : c’est la manière dont Disney a voulu fabriquer de l’aventure sans prendre le moindre risque de sale gueule.
Un patchwork qui sent la salle de montage
Le film pioche partout, et ça se voit à chaque virage. Il emprunte à The African Queen son duo de classes opposées, à Indiana Jones sa chasse au MacGuffin surnaturel, à Pirates of the Caribbean : La Malédiction du Black Pearl ses morts-vivants, et à La Momie de Stephen Sommers son tempo de divertissement pulp. Sur le papier, on se dit qu’avec un tel pillage, il y a matière à faire sauter le plafond. Dans les faits, Jungle Cruise préfère lisser, polir, arrondir. Tout est là, mais tout est un peu sablé, comme si le film avait peur de mordre.

Jaume Collet-Serra, qu’on a connu plus nerveux dans Orphan, Non-Stop ou The Shallows, filme ici un produit de grande consommation qui voudrait avoir l’air frondeur sans jamais salir sa chemise. Dwayne Johnson et Emily Blunt fonctionnent en duo, oui, mais la chimie romantique reste sage, presque administrative. On sent bien le calcul : The Rock en capitaine bourru mais tendre, Blunt en héroïne vive et rationnelle, le tout saupoudré de réparties et de cascades. Le problème, c’est qu’un film d’aventure sans fièvre devient vite un catalogue d’intentions.
The Rock, la marque et la machine
À ce stade, il faut parler de Dwayne Johnson comme d’un phénomène industriel autant que d’une star. Dans les années 2010, il a construit une image ultra lisible : héros protecteur, viril mais rassurant, musclé mais jamais menaçant, capable de vendre un film comme on vend une boisson énergétique. Ce positionnement a fait des miracles au box-office, mais il a aussi fini par uniformiser ses projets. San Andreas en 2015, Skyscraper en 2018, puis Jungle Cruise : même logique de spectacle accessible, même promesse de confort, même refus de l’accident. C’est efficace. C’est aussi un peu triste, si on aime que le cinéma ait des angles saillants.
Le film tente bien de corriger l’héritage colonial des récits d’aventure à l’ancienne, et c’est à son crédit. Il se montre plus attentif à son décor historique, plus méfiant envers l’exotisme de pacotille, plus conscient de ce que ce genre a longtemps transporté comme fantasmes douteux. Mais cette prudence morale ne suffit pas à créer un élan. Le long métrage veut être moderne sans renier le vieux fantasme de la machine à fantasmes hollywoodienne. Et il se retrouve coincé entre deux chaises. À force de vouloir être consensuel, il finit par perdre ce qui faisait battre le cœur du genre : le danger, le panache, le petit grain de folie.
Le fantôme du succès qu’on n’a pas eu
Le plus ironique, c’est que Jungle Cruise n’est pas un naufrage artistique total. Il y a des idées, des morceaux de bravoure, une vraie volonté de réinventer l’aventure familiale pour le XXIe siècle. Mais Disney a lancé son navire au pire moment possible, avec un modèle économique déjà fragilisé par la pandémie et une stratégie de diffusion hybride qui a brouillé la donne. Le film n’a pas trouvé son public en salles, et la suite annoncée a été abandonnée sans grand bruit. Personne n’a vraiment été surpris : à Hollywood, quand la poule aux œufs d’or ne pond pas assez vite, on range la casserole.
Reste une question assez simple, et pas si bête : est-ce que Jungle Cruise a échoué parce qu’il était mauvais, ou parce qu’il était trop sage pour survivre dans un marché qui ne pardonne plus les demi-mesures ? Notre chère rédaction penche pour la deuxième option. Pas parce que le film serait un chef-d’œuvre caché, mais parce qu’il contient, sous ses couches de vernis, l’ébauche d’un vrai divertissement d’aventure. Un de ceux qui auraient pu, avec un peu plus de nerf et un peu moins de calcul, faire claquer la toile. Bref, le bateau n’a pas coulé parce qu’il était pourri ; il a surtout été construit pour ne jamais tanguer. Et ça, au cinéma, c’est parfois pire.
Bande-annonce VF de Jungle Cruise
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




