Avec Wild Horse Nine, Martin McDonagh ne se contente pas de rejouer le western à sa sauce : il le tord, le salit et le fait parler comme un vieux péché qu’on n’a jamais vraiment confessé. Porté par John Malkovich et Sam Rockwell, le film s’annonce comme une rencontre au sommet entre une écriture qui mord et un genre qui, chez McDonagh, sert surtout à faire remonter les cadavres politiques à la surface.
Depuis près de trente ans, le dramaturge devenu cinéaste a bâti une filmographie où la violence verbale, les corps cabossés et la culpabilité catholique font bon ménage. De In Bruges à The Banshees of Inisherin, en passant par Three Billboards Outside Ebbing, Missouri, il a imposé une signature : des personnages qui se déchirent avec élégance, puis s’effondrent dans la boue morale. Son cinéma a souvent trouvé ses meilleurs alliés chez les acteurs irlandais, Colin Farrell et Brendan Gleeson en tête, capables d’absorber ses dialogues comme des éponges à whisky. Avec des têtes d’affiche américaines, l’équation a parfois grincé. Ici, McDonagh déplace le problème : il envoie ses personnages hors de leur terrain, sur Rapa Nui, et transforme l’exil en révélateur. Le coup de génie, c’est peut-être ça : faire d’un western américain un film d’étrangers perdus au bout du monde.
Le bout du monde comme salle d’interrogatoire
L’action se situe avant le coup d’État chilien de 1973, dans un contexte où la CIA rôde déjà comme un mauvais esprit derrière les portes. John Malkovich incarne Chris, un officier trop bavard, trop sûr de lui, trop persuadé que le cynisme protège de tout. Sam Rockwell joue Lee, partenaire plus souple en apparence, mais pas franchement blanc comme neige non plus. Le duo fonctionne précisément parce qu’il ne cherche jamais la symétrie rassurante : l’un déborde, l’autre amortit, et entre les deux on entend craquer la mécanique d’un pays qui se raconte des histoires sur sa propre grandeur.
Le film, d’après la critique de Bill Bria pour Slashfilm, ne se résume pas à un simple thriller d’espionnage. Il avance comme une pièce de chambre, avec peu de personnages, beaucoup de dialogue et une tension qui vient moins de l’action que du non-dit. On est loin du blockbuster à munitions illimitées ; ici, la vraie déflagration passe par la parole, les silences et les regards qui se dérobent. McDonagh fait du verbe une arme diplomatique, puis une balle perdue.
Malkovich en vrac, Rockwell en contrepoids
Ce qui saute aux yeux, c’est l’importance du casting. Malkovich, souvent utilisé pour son aura de monstre sacré imprévisible, semble ici jouer d’abord l’odieux avant de laisser apparaître une fragilité plus trouble. Rockwell, lui, apporte ce mélange si particulier de souplesse nerveuse et de tendresse à retardement qui lui permet de passer du petit rire au vertige sans prévenir. Le critique de Slashfilm insiste sur la qualité du duo, et on comprend pourquoi : le film repose sur cette oscillation permanente entre camaraderie virile et désastre intime.
Autour d’eux, Steve Buscemi, Mariana di Girolamo, Ailín Salas et Parker Posey complètent un ensemble qui a tout du piège à conversations. Ce n’est pas un film qui cherche à empiler les effets de manche ; il préfère laisser les corps et les voix se heurter jusqu’à ce que la fêlure devienne le vrai sujet. Et ça, chez McDonagh, c’est rarement décoratif. On n’est pas là pour admirer des poses, on est là pour voir des consciences se défaire.

La CIA, le western et la gueule de bois américaine
Le cœur du film, toujours selon la lecture de Slashfilm, tient dans son regard sur l’Amérique. McDonagh ne charge pas son film à la sulfateuse ; il préfère une amertume lente, presque liturgique, qui transforme la politique en faute morale. Le catholicisme de Chris n’est pas un détail de caractérisation : il donne au récit une coloration de confession impossible, comme si le personnage arrivait trop tard pour être absous. Pas étonnant que le film soit comparé à un western crépusculaire à la Unforgiven de Clint Eastwood, avec en prime des clins d’œil à John Ford, Scorsese et même Tarantino, notamment via l’usage de Out of Time des Rolling Stones, déjà associé à une autre mémoire cinéphile bien connue. Ça fait beaucoup d’ombres au mur, mais McDonagh adore ça.
Ce qui est malin, c’est que le film ne trahit jamais complètement ses genres d’emprunt. Il emprunte au film d’espionnage ses doubles fonds, au western sa fin de partie, à la tragédie son goût du remords, puis il recolle le tout avec une ironie très sèche. Le résultat, d’après cette première critique, ressemble moins à un exercice de style qu’à une synthèse tardive, presque une somme. Le genre n’est pas un costume : c’est un cercueil sur mesure.
McDonagh au sommet de son sale petit art
À ce stade, on voit bien le pari : faire d’un récit politique une élégie, d’un duo d’acteurs un moteur tragique, et d’un décor lointain une chambre d’écho pour les fautes d’un empire. C’est là que McDonagh paraît le plus à l’aise, parce qu’il ne cherche plus à être simplement mordant ou provocateur. Il a gardé le goût du mot qui pique, mais il l’emploie désormais pour creuser, pas pour frimer. Et ça change tout.
Si In Bruges et The Banshees of Inisherin restent des jalons évidents dans sa carrière, Wild Horse Nine semble viser plus large : moins la joute brillante que la désolation historique. Le film sortira en salles le 6 novembre 2026, et il a déjà l’allure de ces opus qui divisent gentiment les chapelles avant de s’installer dans les mémoires. McDonagh n’a pas adouci sa plume ; il l’a rendue plus dangereuse.
Et si le western du XXIe siècle passait moins par les chevaux que par les aveux qu’on n’arrive plus à retenir ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




