Mahershala Ali n’a pas tourné Blade avec Bassam Tariq. Il a fait mieux, ou plus tordu : un film qui ressemble à un faux départ devenu vraie sortie de route, avec un titre qui claque comme une gifle. À Toronto, Your Mother Your Mother Your Mother a débarqué en première mondiale avant son exploitation en salles du 25 septembre, et le simple fait de voir Ali dans ce projet suffit à faire remonter tout un fantôme Marvel à la surface.

Pour rappel, Bassam Tariq avait été un temps attaché à la relance de Blade chez Marvel, avec Mahershala Ali en tête d’affiche, avant que le projet ne parte en vrille, entre réécritures, remaniements et cette belle machine hollywoodienne qu’on appelle poliment un développement compliqué. On connaît la chanson : un blockbuster annoncé comme la prochaine poule aux œufs d’or, puis les mois passent, les versions se succèdent, et le film finit par devenir un mythe de production avant même d’exister. Ici, le duo Tariq-Ali réapparaît ailleurs, dans un long métrage qui troque les crocs contre le deuil, les ruelles gothiques contre une intériorité bien plus sèche. Le vrai sujet, ce n’est pas ce qu’ils ont perdu en route, c’est ce qu’ils ont reconstruit à la place.

Un titre qui cogne, un film qui rase

Avec Your Mother Your Mother Your Mother, Tariq ne s’offre pas un simple véhicule pour star. Il signe un polar dramatique centré sur Latif, un tueur à gages musulman pieux, bouleversé par la mort soudaine de sa femme. Rien que ça, et déjà on sent que le film préfère la tension morale au grand spectacle. Ali, lui, retrouve ce qu’il sait faire de mieux : donner à un homme fermé une épaisseur presque douloureuse, comme s’il portait toujours un secret de trop dans le regard. Chez lui, le moindre silence a l’air d’un verdict.

Ce qui frappe, c’est la manière dont le projet semble dialoguer avec l’image publique de l’acteur. Mahershala Ali, c’est l’Olympe discret, le monstre sacré sans le cirque, l’acteur qui peut passer d’un rôle de mentor à un rôle d’ombre avec une aisance insolente. On l’a vu chez Barry Jenkins, chez Green Book, dans des registres où la retenue devient une force de frappe. Ici, Tariq semble lui offrir un terrain plus rugueux, moins décoratif, plus frontal. On n’est pas dans la démonstration de puissance, on est dans la fracture.

Le fantôme de Blade au coin du cadre

Évidemment, impossible de faire comme si le mot Blade n’était pas là, planqué derrière chaque ligne de cette histoire. Le film Marvel avec Ali a longtemps été présenté comme un futur fer de lance du studio, un reboot censé relancer une franchise vampirique avec une tête d’affiche prestigieuse. Sauf que le cinéma de studio adore transformer les promesses en brouillard, surtout quand le budget de production, les attentes de box office et les arbitrages de calendrier commencent à danser ensemble. À force, on ne sait plus très bien si l’on assiste à une stratégie ou à une improvisation de luxe.

Affiche de Your Mother Your Mother Your Mother
Affiche de Your Mother Your Mother Your Mother

Le plus malin, dans ce détour par Your Mother Your Mother Your Mother, c’est qu’il ne cherche pas à singer ce Blade fantôme. Il prend le contre-pied. Là où le film Marvel devait sans doute installer une mythologie, Tariq semble viser la déflagration intime, le deuil comme moteur narratif, la violence comme symptôme plutôt que comme spectacle. Et franchement, ça fait du bien de voir un acteur de cette stature quitter le costume de super-héros potentiel pour revenir à quelque chose de plus sale, de plus humain, de moins marketé. Le cinéma gagne toujours quand il laisse tomber la cape et garde la cicatrice.

Toronto, ou le grand bain des secondes chances

La première mondiale au Festival de Toronto n’a rien d’anodin. Le TIFF reste le lieu où les films cherchent leur respiration critique, leur trajectoire de distribution, parfois leur rachat symbolique après un tournage compliqué ou une attente trop longue. Présenter un film là-bas, avant sa sortie en salles, c’est aussi lui donner une identité publique avant que le marketing ne vienne tout lisser. Et dans le cas présent, le titre lui-même fait déjà le boulot de la provocation : répétitif, presque incantatoire, il annonce moins une élégance qu’un malaise, moins un slogan qu’une obsession.

On peut y lire une forme de revanche douce-amère. Bassam Tariq n’a pas disparu du paysage après l’épisode Blade ; il revient avec un objet plus personnel, plus risqué, moins soumis aux caprices d’un univers étendu. Mahershala Ali, lui, continue de choisir des rôles où la dignité se frotte à la violence, où l’autorité se fissure sans jamais se dégonfler. À ce niveau-là, le casting n’est pas juste bon : il est pensé pour faire grincer la matière même du film. Et ça, dans une industrie qui adore les produits sans aspérités, c’est presque subversif.

Pas de crocs, mais des dents

Reste la question qui fâche un peu les fans de Marvel, et qui amuse les autres : fallait-il vraiment que ce soit Blade pour que ce duo se retrouve ? Peut-être pas. Peut-être que le détour était nécessaire pour éviter de se faire broyer par la logique des franchises, cette grande broyeuse à rêves où l’on confond trop souvent continuité et cinéma. Ici, le projet semble respirer autrement, avec une économie plus resserrée, une dramaturgie plus sèche, et cette promesse rare à Hollywood : laisser un acteur exister sans l’enfermer dans une fonction.

Au fond, Your Mother Your Mother Your Mother ressemble à un film qui arrive avec un passé déjà lourd, mais sans le boulet du spectacle attendu. C’est peut-être là sa meilleure carte. Ali n’y joue pas un mythe, il joue un homme qui se fend. Tariq ne relance pas une saga, il prend un autre couloir. Et nous, on regarde ça avec un plaisir un peu pervers, parce qu’il y a quelque chose de réjouissant à voir un projet né dans l’ombre d’un mastodonte devenir, enfin, un vrai film. Comme quoi, à Hollywood, le détour fait parfois plus de cinéma que la ligne droite.

Part.
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