On a parfois l’impression que la télévision des années 90 savait inventer des mondes entiers pour mieux les saboter au bout d’une saison. Space: Above and Beyond, signé Glen Morgan et James Wong, fait partie de ces séries SF qui avaient tout pour durer et rien pour être tranquilles.
Diffusée sur Fox entre 1995 et 1996, la série n’a vécu qu’une seule saison de 23 épisodes. À l’époque, la science-fiction télévisée est en pleine mutation : Star Trek: The Next Generation a prouvé qu’un univers feuilletonnant pouvait tenir la route, The X-Files a remis le complot au centre du salon, et les chaînes américaines ont flairé la poule aux œufs d’or. Résultat : une pluie de space operas plus ou moins ambitieux, souvent lancés avec des étoiles plein les yeux, puis renvoyés dans le vide intersidéral à la première turbulence d’audience. Fox, déjà pas exactement connue pour sa patience monastique, a coupé court à une série qui avait pourtant une vraie gueule, une vraie vision et un vrai plan de bataille. Le problème n’était pas l’ambition ; c’était le timing, ce grand petit assassin des séries trop en avance.
Pour situer le duo, Glen Morgan et James Wong ne débarquent pas de nulle part : ce sont deux scénaristes majeurs de The X-Files, et ils ont aussi cofondé la franchise Final Destination. Autant dire qu’ils savent très bien comment faire monter la pression, glisser une paranoïa dans un décor de genre et laisser planer le malaise sans se regarder écrire. Dans Space: Above and Beyond, ils déplacent cette mécanique vers une guerre spatiale située en 2063, avec colonisation par trous de ver, invasion extraterrestre, robots rebelles et soldats clonés relégués au rang de sous-citoyens. Sur le papier, ça peut sembler un peu chargé. En pratique, c’est surtout une machine à fantasmes politiques, militaires et métaphysiques. Bref, la série voulait faire du Battlestar Galactica avant l’heure, avec moins de moyens et plus de grisaille.
Des cartes à jouer dans le cockpit
Le cœur du dispositif tient dans un groupe de pilotes surnommés d’après des figures du jeu de cartes : Joker, Queen of Diamonds, King of Hearts, et compagnie. Le principe est malin, presque pop, mais la série ne s’arrête jamais au gimmick. Elle suit une escouade mal préparée, embarquée sur l’USS Saratoga, dans un conflit où les humains se font laminer par les Chigs, des envahisseurs dont la supériorité technologique rend chaque mission plus désespérée que la précédente. On n’est pas dans le space opera triomphal, on est dans la boue cosmique, avec des ordres absurdes, des pertes sèches et des hiérarchies qui sentent la naphtaline militaire.
Le détail le plus intéressant, c’est sans doute la place donnée aux In Vitros, soldats clonés conçus pour être jetables, et donc traités comme des citoyens de seconde zone. Là, la série touche à quelque chose de plus large que son pitch : racisme, instrumentalisation des corps, mépris des vétérans, fabrication industrielle de la chair à canon. On n’est pas loin d’une lecture sociale très américaine, très post-Vietnam, avec en prime une couche de science-fiction qui permet de tout dire sans faire la leçon. Quand la SF télé se met à parler des marges, elle cesse d’être un décor et devient un scalpel.
Le complot, ce bon vieux carburant
Évidemment, Morgan et Wong n’auraient pas été Morgan et Wong sans un bon gros fil conspirationniste. Une corporation opaque, Aero-Tech, fournit l’armée et pourrait bien la manipuler dans l’ombre. Les humains ont déjà combattu et vaincu des androïdes intelligents, les Silicates, qui ont fui dans l’espace après avoir volé des vaisseaux. Les personnages soupçonnent même une alliance entre ces machines et les Chigs. Autrement dit, la série empile les fronts, les doutes et les trahisons avec une gourmandise qui sent l’écriture de plateau, celle qui veut ouvrir des portes pour les saisons suivantes. Sauf que la porte a claqué avant qu’on puisse vraiment entrer.

Ce n’est pas un hasard si la série multipliait les épisodes en deux parties : les créateurs pensaient à long terme, avec un plan sur cinq ans, selon un entretien accordé en 1998 par James Wong et Glen Morgan à un site consacré à Millennium. Ils y exprimaient leur déception face à l’annulation et expliquaient avoir déjà préparé les développements de la saison 2. On imagine sans peine la frustration : construire un échafaudage narratif aussi vaste pour finir avec 23 épisodes, c’est un peu comme monter un vaisseau de guerre pour le laisser au garage. La série n’a pas échoué par manque d’idées ; elle a été coupée au moment précis où elle commençait à les rentabiliser.
Une image qui ne voulait pas faire joli
Visuellement, Space: Above and Beyond tranchait avec beaucoup de productions de l’époque. Sa photographie volontairement désaturée, presque métallique, donnait l’impression d’un monde vidé de ses couleurs par la guerre elle-même. Ce choix n’était pas un accident de labo mais une décision esthétique assumée, pensée pour renforcer le réalisme et la dureté du récit. On comprend que certains téléspectateurs aient cru à un problème de réglage au premier contact : la série n’embrassait pas la SF clinquante, elle préférait la cendre, le fer et la fatigue. C’est moins vendeur, plus austère, et infiniment plus cohérent.
Ajoutez à ça quelques apparitions qui font plaisir aux cinéphiles et aux sériephiles un peu trop attentifs pour leur propre bien : David Duchovny en caméo non crédité, Coolio, Richard Kind, R. Lee Ermey, Adam Goldberg. Le casting invité donne à la série une petite aura de laboratoire culte, comme si Fox avait laissé passer un objet bizarre entre deux produits calibrés. Joel de la Fuente, Kristen Cloke et Morgan Weisser portent l’ensemble avec une énergie souvent sous-estimée, et c’est bien là le drame : la série avait des visages, une tonalité, une identité. Elle n’avait juste pas la durée de vie qu’elle méritait. C’est le genre d’annulation qui laisse un goût de métal dans la bouche.
Pas de streaming, juste la chasse au trésor
À l’heure actuelle, la série n’est pas disponible en streaming, ce qui ajoute une couche de frustration presque élégante à son statut de culte. Il reste les DVD, parfois à dénicher sur le marché de l’occasion, comme si Space: Above and Beyond refusait encore de se laisser avaler par la logique de plateforme. Ce n’est pas anodin : beaucoup de séries des années 90 ont disparu du flux continu parce qu’elles ne cochent pas les bonnes cases de l’algorithme. Trop spécifiques, trop datées, trop exigeantes, ou simplement pas assez rentables pour une remise en circulation propre sur elle. Les oubliées, les mal fichues, les trop ambitieuses : tout ce petit monde finit souvent dans le même tiroir.
Et pourtant, il y a dans cette série quelque chose de très actuel. Son mélange de guerre permanente, de surveillance, de corporations tentaculaires et de soldats fabriqués pour obéir résonne avec une époque qui adore les récits de contrôle total, à condition qu’ils aient l’air cool. Space: Above and Beyond n’avait pas l’emballage le plus sexy du monde, mais elle avait ce qu’il faut de nerf, de doute et de vision pour survivre à son époque. On l’a enterrée trop tôt, et c’est peut-être ça, la vraie définition d’une série culte : celle qu’on n’a pas laissée devenir banale.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




