En 2021, James Wan a signé avec Malignant un drôle d’objet : un film d’horreur de studio qui ressemble à une crise de nerfs, un exercice de style qui finit en grand écart, et un long métrage assez culotté pour faire passer le public du rire au malaise sans prévenir. Cinq ans plus tard, on peut le dire sans trembler : ce machin-là n’était pas juste bizarre, il était franchement incontrôlable.
Pour comprendre pourquoi Malignant continue de trotter dans les mémoires, il faut regarder le bonhomme derrière la caméra. James Wan n’est pas arrivé là par accident : Saw en 2004 a lancé une franchise majeure du cinéma d’horreur contemporain, Insidious a consolidé sa réputation de fer de lance du genre, et l’univers de The Conjuring a transformé ses fantômes en machine à fantasmes industrielle. Entre-temps, Wan a aussi pris les commandes de mastodontes comme Furious 7 et Aquaman, ce dernier dépassant le milliard de dollars de recettes mondiales en 2018 selon les chiffres du box-office international. Autrement dit, le type avait du poids, du crédit, et une marge de manœuvre que peu de réalisateurs de studio peuvent encore se payer sans se faire rappeler à l’ordre. Et quand Hollywood vous laisse la clé du camion, parfois on finit dans le décor avec panache.
En 2021, Warner Bros. lui accorde un budget de production d’environ 40 millions de dollars pour Malignant, dans un contexte où le studio diffuse ses films simultanément en salles et sur HBO Max aux États-Unis. Résultat : l’exploitation en salles du film plafonne à un peu moins de 35 millions de dollars dans le monde, un score modeste pour un cinéaste de ce calibre, mais pas si surprenant dans une année encore cabossée par la pandémie et ses fenêtres de diffusion bricolées à la hache. Le film arrive en France le 1er septembre 2021, et dès sa sortie, il déclenche ce petit phénomène très particulier : des spectateurs sidérés, d’autres hilares, quelques-uns perdus en route, et une poignée de fidèles qui sentent immédiatement qu’on tient là un vrai morceau de cinéma bis emballé dans du grand studio. Le box-office a fait la moue ; le film, lui, a sorti les crocs.
Le vrai sujet, au fond, n’est pas de savoir si Malignant est “réussi” au sens policé du terme, mais de constater qu’il ose être excessif jusqu’au bout des ongles, ce qui est devenu une denrée rare chez les gros films d’horreur américains.
Le grand huit, pas la visite guidée
Le point de départ semble presque sage : Madison, incarnée par Annabelle Wallis, est hantée par des visions de meurtres atroces qui finissent par se révéler bien plus concrètes qu’elle ne l’imaginait. Sauf que Wan ne traite jamais cette base comme un simple thriller paranormal. Il la tord, la contorsionne, la pousse vers quelque chose de plus instable, presque cartoonesque dans sa logique interne, mais filmé avec un sérieux de chirurgien sous amphétamines. C’est là que le film devient intéressant : il ne cherche pas seulement à faire peur, il veut faire dérailler les attentes. Et il y parvient avec une jubilation assez insolente. On n’est pas face à un film qui “part en vrille” par accident ; on est face à un film qui a signé pour la vrille dès la première page.
Cette manière de pousser le curseur jusqu’au ridicule assumé renvoie à une tradition très précise du cinéma d’horreur populaire : celle du film qui sait qu’il est trop, et qui décide d’en rajouter encore. On pense à certains opus de Dead Silence, au final de Saw, à cette façon qu’a Wan de transformer une mécanique de genre en manège forain un peu malade. La différence, ici, c’est l’échelle. Malignant semble fabriqué avec la liberté d’un auteur bankable qui sait qu’il peut encore tenter un coup de poker. Le résultat n’a rien d’un produit lisse. C’est même tout l’inverse : un objet qui sent la prise de risque, la mauvaise idée sublime, le pari que personne n’osait vraiment valider autour de la table. Et franchement, ça fait du bien. Le film ne demande pas la permission ; il déboule, il casse deux chaises et il repart en sifflotant.

Le studio, la bête et le passe-droit
Il y a aussi une lecture très hollywoodienne de l’affaire. Wan sortait d’un triomphe colossal avec Aquaman, et Warner Bros. voulait naturellement le récupérer pour la suite. Dans ce type de négociation, le fameux “un pour toi, un pour moi” prend tout son sens : un blockbuster de super-héros d’un côté, un film d’horreur déviant de l’autre. C’est la vieille logique du passe-droit créatif, celle qui permet parfois à un cinéaste de glisser un projet plus personnel entre deux machines à cash. On retrouve là une mécanique bien connue des studios : on nourrit la poule aux œufs d’or, puis on lui laisse parfois picorer un projet plus étrange pour éviter qu’elle ne se transforme en pur distributeur de produits standardisés. Sans ce deal-là, Malignant n’existerait sans doute pas, et on aurait raté un beau morceau de folie contrôlée.
Le plus amusant, c’est que le film a été reçu à sa sortie comme un objet divisant, presque suspect, alors qu’il raconte surtout une chose très simple : le cinéma de genre peut encore surprendre quand on lui lâche un peu la bride. Stephen King a d’ailleurs salué le film, ce qui n’a rien d’anodin venant d’un écrivain qui a passé sa vie à traquer les zones où le quotidien bascule dans l’horreur. Le public, lui, a réagi comme il réagit souvent face aux objets trop singuliers : certains ont adoré, d’autres ont levé les yeux au ciel, et beaucoup ont surtout compris qu’ils venaient de voir quelque chose qui ne ressemblait à rien d’autre dans le circuit mainstream de l’époque. Et ça, dans une industrie qui raffole des remakes, des suites et des univers étendus, c’est presque un acte de résistance.
Un culte en train de se fabriquer, ou le plaisir du désordre
À cinq ans de distance, Malignant a gagné ce que les films trop sages n’obtiennent jamais : une seconde vie critique, des relectures, des séances où les rires et les cris se mélangent, bref une petite mythologie de salle. C’est le genre de film qui prend toute sa valeur quand on le regarde avec une salle réceptive, parce qu’il repose autant sur ses images que sur la réaction qu’il provoque. On se souvient moins d’un “message” que d’un choc, d’un basculement, d’une idée folle tenue jusqu’au bout. Le film ne cherche pas à plaire à tout le monde, et c’est précisément pour ça qu’il marque. Il ne veut pas être consensuel ; il veut être inoubliable, quitte à se faire traiter de monstre.
Et puis il y a cette question qu’on laisse volontairement ouverte, parce qu’elle est plus intéressante que n’importe quel bilan comptable : que serait un éventuel prolongement de Malignant ? James Wan a évoqué l’idée d’un univers autour du film, mais soyons sérieux deux secondes : parfois, le meilleur endroit pour une idée aussi barrée, c’est justement le film unique, celui qui surgit, frappe, puis disparaît avant que l’industrie ne le transforme en franchise de trop. On peut rêver d’un spin off, bien sûr, mais on peut aussi accepter qu’un objet pareil existe une seule fois, comme une anomalie précieuse. Après tout, toutes les folies n’ont pas vocation à devenir des sagas. Certaines doivent juste laisser une trace de griffes sur le mur.
Alors oui, cinq ans plus tard, Malignant reste ce drôle d’accident heureux : un film de studio qui refuse la bienséance, un retour au genre qui ressemble à une provocation, et une démonstration assez éclatante qu’au cinéma, le chaos peut encore avoir du style. On peut appeler ça un délire, une erreur magnifique ou une blague très chère payée. On peut aussi, plus simplement, appeler ça du cinéma. Le genre de cinéma qui vous regarde droit dans les yeux et vous demande : “On y va vraiment ?”
Bande-annonce VF de Malignant
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




