La saga Drishyam n’a jamais été un simple jeu de cache-cache familial : c’est une machine à culpabilité qui a trouvé, en Inde, un terrain de jeu idéal pour prospérer à l’échelle mondiale. Et voilà que Drishyam: The Conclusion revient avec Ajay Devgn en Vijay Salgaonkar, sous la houlette d’Abhishek Pathak, pour pousser le personnage vers une zone plus noire encore. Oui, encore plus noire. Comme si le pauvre type n’avait pas déjà assez trimballé de cadavres, de mensonges et de sueurs froides pour alimenter trois vies de cinéma.
Pour comprendre ce qui se joue ici, il faut rappeler d’où vient la bête. Drishyam naît au Kerala avec le film malayalam de Jeethu Joseph en 2013, avant de devenir un cas d’école du remake indien, ce système industriel où une même intrigue circule entre langues, régions et stars, en changeant de peau sans perdre son nerf. Le premier remake hindi, sorti en 2015 avec Ajay Devgn, a imposé Vijay Salgaonkar comme figure de père ordinaire transformé en stratège du mensonge. Puis Drishyam 2 a prolongé le dispositif en 2022, toujours avec Devgn, dans un box-office solide pour un thriller sans super-héros ni CGI qui déborde de partout. La franchise a trouvé sa poule aux œufs d’or : un homme banal, un secret, et une nation de spectateurs qui adore regarder la vérité se faire enterrer proprement.
Dans ce troisième opus, Abhishek Pathak affirme que l’histoire hindi prend ses distances avec le matériau malayalam. Ce n’est pas un détail de production, c’est le cœur du sujet. En Inde, le remake n’est pas forcément un copier-coller honteux ; c’est souvent un acte de réécriture, parfois une négociation, parfois une trahison assumée. Et quand une franchise a déjà épuisé la simple logique de l’adaptation, il faut bien inventer autre chose : élargir les enjeux, densifier la psychologie, ou, plus radicalement, faire bifurquer le récit. Autrement dit : on ne remonte plus seulement le crime, on remonte le personnage.
Le père modèle, version ombre au tableau
Le vrai moteur de Drishyam, c’est ce grand écart moral entre l’image du père protecteur et la mécanique du dissimulateur. Vijay Salgaonkar, chez Devgn, n’a jamais été un héros au sens noble. C’est un homme qui protège les siens en tordant la loi, en manipulant les récits, en fabriquant une version acceptable du réel. Le public, lui, signe pour cette ambiguïté parce qu’elle est plus intéressante qu’un simple justicier en carton. Et si Abhishek Pathak parle d’un chapitre « plus sombre », on peut y lire une idée assez saine : pousser enfin le personnage là où il a toujours mené les autres, dans la zone grise. Le péché originel de Drishyam, c’est d’avoir fait d’un petit bourgeois un génie du camouflage.
Ajay Devgn, de son côté, n’est pas un casting anodin. Il traîne avec lui une image de solidité, de retenue, de violence rentrée, qui colle parfaitement à ce type de rôle. Depuis des années, l’acteur a construit une filmographie où le corps parle avant la parole : peu de gestes, peu d’effets, beaucoup de gravité. Dans Drishyam, cette économie de jeu devient un atout narratif. Plus il se tait, plus on le soupçonne. Plus il encaisse, plus il inquiète. C’est assez beau, en fait, quand Bollywood cesse de vouloir faire le malin à coups de poses et de ralentis pour revenir à une tension presque sèche.

Le remake, ce vieux malin qui change de masque
Ce qui rend la franchise fascinante, c’est sa manière de traverser les marchés sans perdre son identité. Le cinéma indien fonctionne depuis longtemps sur des circulations régionales intenses : un succès malayalam peut devenir un hit hindi, puis nourrir d’autres versions, d’autres lectures, d’autres castings. On est loin du remake hollywoodien qui recycle souvent son propre patrimoine comme un studio en manque d’idées. Ici, le passage d’une langue à l’autre n’est pas seulement commercial ; il est culturel, presque politique. Il dit que le même récit peut être réapproprié, recontextualisé, rechargé en tension locale. La franchise ne fait pas table rase, elle change juste de costume pour continuer à faire son petit numéro de prestidigitateur.
Et puis il y a la promesse d’un « nouveau récit » qui n’est pas connecté à l’original malayalam. Ça, c’est le genre de phrase qui fait lever un sourcil à tout cinéphile un peu réveillé. Parce que s’éloigner du modèle, c’est prendre un risque réel : perdre l’architecture qui faisait tenir l’ensemble, ou au contraire trouver enfin sa propre respiration. Le troisième film d’une saga est souvent le moment où la franchise se trahit ou se réinvente. On le sait depuis les grands cycles hollywoodiens : quand une série commence à vouloir « aller plus loin », elle peut soit creuser son mythe, soit se tirer une balle dans le pied avec une belle élégance. Ici, tout dépendra de la précision du scénario, de la mise en scène et de la capacité du film à rester tendu sans se prendre pour un traité de morale.
Le noir lui va si bien
Si Vijay Salgaonkar devient plus sombre, ce n’est pas seulement parce que le récit l’exige. C’est aussi parce que la franchise a besoin de déplacer son centre de gravité. Le premier film reposait sur le choc de la découverte ; le deuxième, sur le retour du refoulé ; le troisième devra sans doute travailler la corrosion intérieure. À ce stade, on ne regarde plus seulement un homme qui protège sa famille. On regarde un personnage qui a peut-être fini par ressembler à ce qu’il combat. Et ça, pour le coup, c’est du bon carburant dramatique.
Reste la question la plus intéressante : jusqu’où peut aller Drishyam sans perdre ce qui le rendait si redoutable ? Trop de noirceur, et le personnage devient un autre. Pas assez, et la promesse d’Abhishek Pathak sonne comme un habillage marketing de plus. Entre les deux, il y a un espace très fin, celui où la franchise peut encore surprendre sans renier son ADN. Le vrai suspense n’est pas de savoir qui ment, mais si la saga saura encore nous faire croire au mensonge.
Et franchement, dans un paysage saturé de suites qui tournent à vide, ce serait déjà pas mal de voir un blockbuster populaire s’autoriser un vrai virage moral plutôt qu’un simple changement de vernis. On prend, évidemment. On attend de voir si la noirceur annoncée est une vraie lame ou juste un éclairage un peu plus tamisé. Après tout, au cinéma comme chez Vijay Salgaonkar, tout est affaire de mise en scène.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




