Avec Fuck la planète, le choix du réchauffement, Arte.tv ne propose pas un énième sermon vert : la série remonte au moment où l’on a choisi de ne pas choisir. En trois épisodes de 45 minutes, Jean-Robert Viallet, coréalisateur et narrateur, raconte moins la catastrophe que sa fabrication méthodique, à coups de calculs, de lâchetés et de rationalisations très humaines. Et ça, forcément, ça pique un peu plus qu’un simple constat de canicule.

Le point de départ, c’est un jalon historique que l’on connaît mal hors des cercles de spécialistes : en juin 1988, Global warming has begun barre la une du New York Times, après une année de sécheresses et de fortes chaleurs. La veille, le climatologue James Hansen vient alerter le Congrès américain et lâche une formule qui claque encore aujourd’hui, dans les mots rapportés par la presse de l’époque : « Il est temps d’arrêter de jacasser… L’effet de serre est là… C’est sûr à 99 % », selon le New York Times. À l’époque, l’Amérique de Ronald Reagan entend, puis détourne le regard. Quatre décennies plus tard, les canicules et les sécheresses n’ont rien d’un mauvais souvenir, et Hansen, désormais octogénaire, continue de tirer la sonnette d’alarme devant la caméra de Viallet. Le décor est posé : on n’est pas face à une ignorance innocente, mais à une mécanique de déni qui a eu tout le temps de s’installer.

Le vrai sujet, ici, ce n’est pas le climat : c’est le pouvoir qui a préféré protéger ses intérêts plutôt que la Terre.

Le thermomètre et le thermidor

Le documentaire s’attaque à une idée simple, presque brutale : les alertes scientifiques ne manquaient pas, mais elles ont été absorbées, neutralisées, parfois moquées, par des dirigeants successifs qui avaient tout à perdre à agir vite. Depuis le XIXe siècle, les connaissances sur l’effet de serre s’accumulent, les signaux se précisent, les modèles s’affinent. Et pourtant, l’histoire politique du réchauffement ressemble à une longue suite de temporisations, de petits renoncements et de grandes compromissions. C’est là que la série devient intéressante : elle ne transforme pas le dérèglement climatique en abstraction planétaire, elle le ramène à des arbitrages très concrets, très terrestres, très sales aussi. Le problème n’a jamais été l’absence de savoir ; le problème, c’est le choix de l’inaction.

Ce qui donne du nerf au projet, c’est la présence de James Hansen, figure devenue presque mythologique dans la mémoire climatique. Dans le film, il n’est pas seulement l’expert qui avait raison trop tôt, ce demi-dieu fatigué qu’on ressort à chaque anniversaire de la catastrophe. Il incarne aussi la solitude de ceux qui parlent quand le pouvoir préfère le confort du court terme. Et ça, dans une série documentaire, ça change tout : on ne regarde pas un exposé, on regarde une bataille perdue d’avance, ou presque. La nuance est importante, parce qu’elle évite le piège du prêche. Viallet ne filme pas des victimes abstraites, il filme des rapports de force.

Les puissants, ce vieux remake

À ce stade, le titre Fuck la planète dit déjà la couleur : pas de politesse excessive, pas de ruban autour du paquet. Mais le fond, lui, est plus retors. La série montre comment les responsables politiques ont pu se réfugier derrière la croissance, l’emploi, la compétitivité, tout ce vocabulaire qui sert depuis des décennies de paravent commode. On connaît la chanson : tant que le coût du présent est supportable, on repousse la facture à demain. Sauf que demain a fini par arriver, et il n’a rien d’un gentil budget prévisionnel. Le film raconte moins une crise écologique qu’un péché originel du capitalisme d’extraction : savoir et continuer quand même.

Le choix du format documentaire en trois épisodes de 45 minutes n’est pas anodin. Il permet d’installer une progression, de faire remonter les fils, d’éviter l’effet catalogue. On passe d’une alerte scientifique à une histoire d’État, puis à une chronique de la paralysie organisée. C’est là que la série trouve sa vraie force : elle ne se contente pas d’accuser des “méchants” génériques, elle met en scène une chaîne de responsabilités, du laboratoire au sommet de l’appareil politique, avec au milieu les intérêts industriels qui ont très vite compris l’avantage d’entretenir le brouillard. Pas besoin d’en rajouter : le système se charge déjà de faire le sale boulot.

Le docu qui ne fait pas semblant

Jean-Robert Viallet, qu’on connaît pour son goût des structures de pouvoir et des zones grises, adopte ici une posture nette, presque frontale, mais sans tomber dans la démonstration scolaire. Il raconte, il relie, il insiste là où ça fait mal. Et comme il assure aussi la narration, sa voix devient le fil rouge d’un récit qui refuse la neutralité molle. On sent bien que l’équipe de la rédaction aurait volontiers applaudi ce refus du faux équilibre, ce petit mensonge journalistique qui consiste à mettre sur le même plan la science et le déni. Ici, pas de grand écart : les faits, les dates, les responsabilités.

Le choix de diffusion sur Arte.tv a du sens. La plateforme d’Arte a souvent servi de refuge à des documentaires qui préfèrent la précision à la poudre aux yeux, et celui-ci s’inscrit dans cette lignée. On n’est pas dans la grande opération de communication, mais dans un objet qui veut laisser des traces. Et dans le paysage des séries documentaires, c’est déjà beaucoup. Quand le réel est aussi têtu, le cinéma documentaire n’a pas besoin d’en faire des tonnes pour cogner juste.

Au fond, Fuck la planète, le choix du réchauffement pose une question presque obscène tant elle est simple : combien de preuves fallait-il encore pour agir ? La réponse, on la connaît un peu trop bien. Elle tient en un mot, et il n’est pas joli. Le reste, c’est l’histoire d’un monde qui a préféré différer la gifle. Mauvaise idée, évidemment.

Part.
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